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Ils étudient le paranormal depuis 100 ans

Ils étudient le paranormal depuis 100 ans

Par Miriam Gablier,  article publié dans le magazine Inexploré Hors-Série #7, nov 2018

https://inexplore.inrees.com/articles/Institut-metapsychique-international

 

 

Créé à Paris en 1919, l’Institut métapsychique international (l’IMI) se prépare à fêter ses 100 ans. Retour sur cette société pionnière dans la recherche sur le paranormal.

 Le monde académique européen à la charnière des XIXe et XXe siècles, est le théâtre d’« un phénomène culturel stupéfiant » , souligne Bertrand Méheust, sociologue et membre du comité de direction de l’Institut métapsychique international (IMI). En France notamment, de nombreux scientifiques et chercheurs – comme des prix Nobel, des membres de l’Académie des sciences, de médecine, de l’Académie française, des professeurs du Collège de France, de la Sorbonne, de la faculté de médecine ou encore de l’École polytechnique – se mettent à étudier la lucidité, la vision à travers les corps opaques, les prévisions confirmées, les déplacements d’objets à distance, les ectoplasmes, etc. C’est au cœur de ce foisonnement intellectuel que l’Institut métapsychique international est créé à Paris en 1919, par le mécène Jean Meyer, le Dr Gustave Geley et le Pr Rocco Santoliquido. Dès le départ, l’IMI est reconnu comme une fondation d’utilité publique par le ministère de l’Intérieur.

En réalité, Jean Meyer a l’ingénieuse idée de créer deux sociétés savantes. Il fonde la Société d’études spirites, chargée de développer le spiritisme et son hypothèse de la survie de l’âme, et l’IMI, chargé d’étudier scientifiquement les phénomènes métapsychiques ou paranormaux. « Bien qu’étant lui-même spirite, Jean Meyer avait un grand respect pour la méthode scientifique. Il a pensé qu’il fallait un institut indépendant pour étudier objectivement les phénomènes métapsychiques » , souligne Mario Varvoglis, psychologue et président actuel de l’IMI. Ses premiers membres comptent le prix Nobel de médecine Charles Richet et le célèbre astronome Camille Flammarion. Tous deux sont de fermes partisans d’une recherche expérimentale libre des préoccupations spirites. Le mot d’ordre : élaborer une méthodologie scientifique et des protocoles sophistiqués. La future devise : « Le paranormal, nous n’y croyons pas. Nous l’étudions. » L’IMI, doté de fonds importants et d’un laboratoire des mieux équipés, met alors en place des programmes de recherche, des conférences et publie sa Revue métapsychique. « Des chercheurs du monde entier apprennent le français pour suivre ses travaux, qui sont d’une grande rigueur scientifique. Ses experts réfléchissent à des modèles théoriques et leurs réflexions, extrêmement pointues, sont encore pertinentes aujourd’hui » , détaille Renaud Évrard, maître de conférence à l’Université de Lorraine. Ainsi, la France est, pendant un temps, leader dans la recherche sur le paranormal.

Des moulages inexpliqués

Les premières recherches de l’IMI font sensation. Franek Kluski, déjà connu en Pologne pour sa supposée médiumnité à effets physiques – soit sa capacité à faire sortir une « substance » de son corps et produire des ectoplasmes –, est invité à Paris. Il réussit à faire apparaître, dans des conditions d’expérimentation minutieusement contrôlées, des mains, des pieds et un visage. Le phénomène ectoplasmique étant assez controversé, les chercheurs de l’IMI veulent aller plus loin. Geley, alors directeur de l’IMI, Richet et Flammarion demandent à Kluski non seulement de faire apparaître des mains, mais aussi de les faire plonger dans des bacs de paraffine chaude, plusieurs fois, afin qu’un film de cire se forme à leur surface. « L’ectoplasme pouvait être apparenté à une projection holographique qui émettait une sorte de lumière, une chaleur, qui changeait de forme, circulait et touchait les témoins. Et, d’une manière que nous ne comprenons pas, Kluski pouvait lui demander de plonger les mains produites dans la paraffine. La forme déposait ensuite les gants de cire refroidie… et s’évaporait » , rapporte Mario Varvoglis, coauteur de Le sixième sens : science et paranormal. Les chercheurs font ensuite des moulages en plâtre de ces gants, qui comportent même les lignes des mains. Des experts indépendants sont chargés de vérifier qu’il ne s’agit ni des mains de Kluski, ni de celles des personnes présentes, ni encore de mains importées de la morgue. « La position des doigts, parfois repliés ou entrecroisés, est incompatible avec un moulage que l’on aurait pu obtenir avec un sujet réel – qui doit ensuite retirer ses mains des gants de paraffine sans les casser. De plus, les mains sont parfois de taille réduite, alors qu’elles ont les caractéristiques de mains adultes. Comment expliquer cela ? Ces moulages restent aujourd’hui une grande énigme de l’histoire de l’Institut », indique Djohar Si Ahmed, psychologue et actuelle membre de l’IMI.

La métapsychique
Il est intéressant de savoir que c’est un prix Nobel de médecine, Charles Richet, qui proposa, en 1905, le terme « métapsychique » pour désigner l’« étude des phénomènes mécaniques ou psychologiques dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ». Aujourd’hui, la notion de « parapsychologie » est plus couramment usitée.

 

 

À l’épreuve des infrarouges

Le Dr Eugene Osty, deuxième directeur de l’IMI, mène également des recherches qui font grand bruit. Bien que plus intéressé par la télépathie ou la clairvoyance, il met en place un protocole avec un médium à effets physiques. La nouveauté est qu’il utilise un système de détection automatisé. Il demande au télékinésiste autrichien Rudi Schneider de déplacer des objets placés sur une table, ellemême entourée par un rideau de rayons infrarouges. Si ce dernier est coupé, une alarme et des prises de photos se déclenchent. Plus de 90 séances sont menées et les résultats laissent les chercheurs perplexes. L’alarme sonne. Des photos sont prises. Cependant, elles montrent le médium immobile, affalé sur sa chaise. Si Schneider arrive à déplacer les objets sans bouger, qu’est-ce qui déclenche l’alarme ? « Le rideau infrarouge était suffisamment sophistiqué pour mesurer la densité de ce qui interrompait les rayons. Une main solide aurait donné une mesure de 100 %. Les chercheurs ont trouvé des mesures variables. Schneider semblait capable d’émettre une force invisible dont la densité était fluctuante, mais scientifiquement mesurable » , explique Mario Varvoglis.

Seulement voilà : les phénomènes mis en évidence par l’IMI ne cessent de poser de profondes questions. Un autre gros chantier est celui qui consiste à les expliquer. Osty et certains chercheurs, comme René Sudre et son concept de « prosopopèse » – qui pointe la tendance du psi à revêtir différents aspects selon les circonstances et les projections inconscientes des participants – (voir encadré), tentent des explications rationalisantes. « Tous ont le vif sentiment de l’inachèvement des sciences, de l’excès du réel sur la connaissance, et sont animés par la conviction qu’une révolution de la pensée est en marche » , indique Bertrand Méheust, auteur de Somnambulisme et médiumnité.

 

Une télépathie intercontinentale

Progressivement, les recherches de l’IMI se penchent davantage sur les phénomènes mentaux du psi, plutôt que physiques. Une figure de proue de cette tendance est René Warcollier, chercheur distingué en chimie et président de l’IMI. Des années d’expérimentation lui permettent, au final, de mettre en lumière les principaux mécanismes qui seraient à l’œuvre dans la télépathie et de perfectionner des méthodes favorisant son apparition. Travaillant en groupe et en binômes parfois éloignés par de longues distances, il finit par rejeter le modèle d’un signal radio voyageant d’une personne à l’autre. « Pour Warcollier, la télépathie se base sur un accord intime entre deux personnes (une communion) et non sur une transmission (une communication) » , note Renaud Évrard, auteur de Enquête sur 150 ans de parapsychologie. À partir de 1922, Warcollier met en place des protocoles transatlantiques avec les États-Unis et acquiert une renommée internationale. Il est considéré comme l’un des principaux précurseurs du remote viewing, méthode de vision à distance élaborée par les « espions psychiques » au sein du programme Stargate de la CIA. À la même époque, certains chercheurs abandonnent les modèles mécanistes pour s’intéresser à l’intrication quantique ou à la relativité de l’espace-temps. « Les pionniers de l’IMI étaient probablement trop en avance sur leur temps. Ils étaient confrontés à l’époque, tout comme aujourd’hui, à une phénoménologie qui semble par certains aspects défier nos outils et nos modèles scientifiques ainsi que nos représentations de ce qui caractérise la vie psychique à ses niveaux les plus primaires » , souligne Thomas Rabeyron, professeur de psychologie clinique à l’Université de Lorraine et membre honoraire de recherche à l’université d’Édimbourg.

Un gardien centenaire

Le décès du mécène Jean Meyer en 1931 et la Seconde Guerre mondiale engendrent une diminution des activités de l’IMI. Cependant, le facteur principal de cet affaissement semble être le refus culturel de valider les phénomènes psi. De fait, la métapsychique sort progressivement de l’horizon intellectuel. Non pas parce que les questions qu’elle pose sont résolues, mais parce qu’elles sont simplement laissées en suspens. Seraient-elles trop subversives ? Pour Bertrand Méheust, la mise à l’écart de la métapsychique relève d’une « intériorisation d’un interdit » . En effet, comment la science pourrait-elle explorer ces phénomènes sans « entraîner, en quelque sorte, la société » ? « Le cadre culturel dans lequel nous évoluons ne possède pas les outils permettant un véritable examen du phénomène psi. Cela impliquerait un changement de paradigme encore difficile à promouvoir » , indique Si Ahmed, auteure de Pour une psychanalyse des expériences exceptionnelles. L’institut mythique réussit cependant à maintenir son activité. En 2019, l’IMI fêtera ses 100 ans. Son existence est-elle encore pertinente ? « Absolument ! Les objets d’étude de l’IMI sont difficilement intégrables par le monde académique. L’institut garde donc vivants un questionnement et une réflexion de haut niveau concernant ces phénomènes. Les ramifications théoriques de ces recherches interrogent les paradigmes actuels de la psychologie et des neurosciences cognitives concernant la nature de la conscience. Cette réflexion demeure également profondément féconde pour la démarche scientifique de manière globale » , conclut le Pr Thomas Rabeyron.

Psi, un phénomène « élusif » ?
Le terme « psi » fait son apparition en parapsychologie en 1942. Venant de la lettre grecque psi , il est mobilisé pour désigner le « facteur inconnu » à l’œuvre dans les phénomènes paranormaux. On parle alors de « psi réceptif » (perceptions extrasensorielles) ou de « psi projectif » (psychokinèse) mais de nombreux chercheurs signalent que le phénomène psi tend à être changeant et plastique. Cette nature élusive du psi expliquerait pourquoi les manifestations paranormales évoluent en prenant tour à tour différentes formes, et pourquoi il est difficile faire rentrer ses manifestations dans les cases délimitées d’une objectivité scientifique. Le psi nous échapperait par sa nature même.

 

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