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Augustin Lesage un peintre… mineur

Augustin Lesage un peintre… mineur

Cet article est un extrait du livre de Djohar Si Ahmed, Comment penser le paranormalLe champ des phénomènes susceptibles de relever de la paranormalité est plus ou moins étendu suivant l'idée même que l'on se fait de ce qui est censé être normal ou pas. Une fois éliminé ce qui relève de l' « anormal » et qui renverrait plutôt au dérèglement, voire au pathologique, il reste un domaine assez vaste de phénomènes ou d'expériences étranges, difficilement explicables, qualifiés bien souvent de paranormaux. Les limites de ce corpus de phénomènes sont destinées à être floues puisqu'elles dépendent étroitement de l'idée qu'à une époque et dans une culture données on se fait du «normal », de l'« explicable» et du «possible ». Prenons un premier exemple, bien connu des historiens des sciences. On a longtemps considéré que les météorites n'existaient pas, puisque des «pierres ne pouvaient pas tomber du ciel ». Pourtant de nombreux témoignages rendaient compte de leur existence, avant que la science classique ne les reconnaisse. Ces « pierres » semblent paranormales pour qui ne dispose pas des concepts adéquats permettant de les accepter en tant qu'objets «dignes de science ». Un deuxième exemple aidera à comprendre le relativisme indispensable dès que l'on tente d'appréhender culturellement la paranormalité. Dans les sociétés traditionnelles africaines, il est très classique de considérer qu'à l'aide de pratiques sorcières un sort ait pu être jeté, faisant ainsi une ou plusieurs victimes. L'idée de l'influence occulte à distance ne pose alors pas problème et fait partie des faits possibles, repérés comme causes envisageables du mal et du malheur. L'action sorcière est donc exclue d'une logique paranormale stricto sensu puisque complètement intégrée dans les croyances populaires. Il est d'ailleurs intéressant de noter que, pour bon nombre de nos contemporains vivant en Europe occidentale, cette conviction est encore très présente. Une fois posé ce nécessaire relativisme, il semble que l'on puisse dégager à notre époque quatre manières dominantes d'aborder le concept de paranormal: « sceptique », «fourre-tout », «parapsychologique» et « holistique ». Pour les sceptiques, le paranormal n'existe pas en tant que tel. Il renvoie à d'autres catégories. Le paranormal n'est qu'apparent. Il peut s'agir en fait d'illusions, de trucages consciemment organisés ou de perceptions inconscientes dont d'éventuels témoins ont été victimes en toute bonne foi. Dans cette optique, des faits inexpliqués peuvent bien être reconnus, surtout s'ils sont reproductibles, mais ils doivent trouver leur place au sein d'interrogations portées logiquement par la science. Les tenants de cette manière d'envisager les choses sont souvent qualifiés de «scientistes», tant ils semblent attachés à une vision du réel correspondant exclusivement aux données les plus classiques et reconnues de la science. Leurs références privilégiées se trouvent du côté d'une épistémologie se définissant comme «cartésienne» ou «rationaliste ». Ce qui n'est pas sans poser question. En effet, en choisissant de délimiter d'une façon plus ou moins arbitraire des objets d'étude considérés comme rationnels et d'autres qui, ne l'étant pas, ne méritent pas que l'on s'y attarde, il n'est pas dit que l'on choisisse le camp de la raison. Le risque encouru est de se débarrasser d'un certain nombre de phénomènes gênants au prix d'une amputation d'un réel que l'on peut supposer toujours plus complexe que l'idée que l'on peut s'en faire. En France, Henri Broch est sans doute le représentant le plus connu de ce courant de pensée s'appuyant sur la « zététique », se voulant « science du doute ». À l'apparent opposé de l'approche précédente, le paranormal est parfois envisagé comme un gigantesque fourre-tout, où tout «mystère» est traité sur un pied d'égalité et dans une logique du « tout existe et tout est ton », sans réflexion épistémolologique sur le niveau de réalité susceptibles d'être mis en jeu suivant les «faits » invoqués. Se côtoient, pêle-mêle, les phénomènes dits paranormaux étudiés par les parapsychologues, la cryptozoologie (étude des animaux rares et mystérieux), l'ufologie et, d'une façon plus large, tout phénomène réputé extraordinaire, inexplicable ou mystérieux: triangle des Bermudes, archéologie sacrée, civilisations disparues, ésotérisme, occultisme, sociétés secrètes, etc. Dans ce cadre, où dominent l'amalgame et l'hétérogénéité, les phénomènes étudiés sont accueillis au milieu d'un ensemble baroque qui pèche indiscutablement par son manque d'unité, du moins vu sous un épistémologique. En revanche, en terme sociologique on pourrrait reconnaître une certaine pertinence de recoupement. En effet, le même statut parascientifique réservé à l'ensemble des phénomènes concernés (puisque dans l'optique scientiste évoquée précédemment « rien n'existe et rien n'est bon »). De plus, des travaux sociologiques ont bien montré la proximité des représentations et croyances que l'adhésion à plusieurs de ces phénomènes implique. Très souvent, le terme « paranormal» est employé de façon plus restrictive pour désigner les phénomènes dits paranormaux étudiés par les parapsychologues, regroupant essentiellement les phénomènes de perception extrasensorielle (ESP : télépathie, clairvoyance, précognition) et les phénomènes de type physique (psychokinèse). L'approche parapsychologique tente d'établir des liens entre les expériences réalisées en laboratoire ayant permis d'asseoir les catégories précédentes et un certain nombre de phénomènes du «paranormal spontané ». La question pertinente pour les chercheurs en parapsychologie consiste à se demander si, devant des faits ou des témoignages non ordinaires, on ne se trouve pas en présence de phénomènes paranormaux observés in vivo. La lévitation n'est-elle pas pas à rattacher à une forme particulière de macropsychokinèse ? Dans la pratique des voyants peut-on repérer des compétences paranormales correspondant à des phénomènes de type ESP? Les parapsychologues restent ouverts mais prudents devant des faits s'éloignant de leurs objets d'études et des interprétations se détachant trop d'une pensée authentiquement rationnelle ce qui les différencie des approches différentes. La dernière manière d'envisager le paranormal peut être considérée comme une variante de la précédente mais s'en différenciant suffisamment pour en être démarquée. Reconnaissant les mêmes phénomènes que les parapsychologues « classiques » mais préocuppés par une théorisation globale et donc à prétention holistique, à défaut d'être définitive, certains chercheurs s'éloignent de l'expérimentation de laboratoire et de la question de la preuve. Ils considèrent cette dernière comme définitivement acquise ou pensent qu'elle n'est pas pertinente épistémologiquement. Ils se tournent alors préférentiellement vers les données tirées de l'expérience subjective pour tenter diverses synthèses à coloration psychologique, philosophique, voire religieuse, suivant les auteurs. Ainsi Philippe Wallon tente de théoriser à travers le concept des «niveaux du mental », un élargissement de l'inconscient associée à des éléments : la philosophie orientale. François Favre privilégie quant à lui le concept d'« intentionnalité» comme moteur de l'émergence du paranormal. D'autres auteurs, à la sensibilité proche du mouvement New Age, n'hésitent pas à associer d'une façon syncrétique plus ou moins rigoureuse des considérations scientifiques (la physique quantique est très souvent convoquée pour la circonstance), philosophiques et spirituelles intégrant des éléments paranormaux. Pour terminer, il paraît utile de tenter de rapprocher le paranormal, concept complexe et polysémique, de certaines catégories théologiques. Le paranormal est trop souvent associé au sumaturel, comme il peut l'être au contraire au diabolique. C'est sans doute à la méconnaissance des travaux parapsychologiques, tout autant dans les milieux ethnologiques, psychanalytiques que théologiques, que l'on doit ce type de confusions et d'amalgames, parfois lourds de fâcheuses conséquences (notamment dans le cadre de certaines prises en charge thérapeutiques, d'accompagnements spirituels ou de pratiques d'exorcismes). Ne serait-il pas plus judicieux de considérer les phénomènes dits paranormaux comme relevant d'un « naturel non ordinaire », voire de la catégorie du «préternaturel»? Il n'est pas question de clore ici un débat qui mérite mieux que la place académique limitée qui lui est aujourd'hui accordée. {Par Paul-Louis Rabeyron (extrait du dictionnaire des miracles et de l'extraordinaire chrétien, rédigé sous la direction de Patrick Sbalchiero, Fayard, 2000)} (L’Harmattan, 2006, pp. 230-233) qui porte sur un célèbre artiste médiumnique.


Dix ans environ après l’odyssée de Desmoulin, se situe une autre aventure, tout aussi singulière, celle d’Augustin Lesage, mineur, comme il est de tradition familiale, à Ferfay dans le Nord de la France. Vie de labeur, sans ou presque sans apport culturel ou intellectuel extérieur.
C’est alors qu’il est seul au fond de la mine, un jour de 1911, qu’il entend une voix lui annoncer « un jour tu seras peintre ». On imagine la frayeur que lui cause une telle voix et surtout une telle annonce.Augustin_Lesage_-_tableau.jpg
Une dizaine de mois plus tard, il entend par « hasard » un de ses camarades parler de communication avec les esprits. Les voix entendues au fond de la mine prennent tout à coup un sens : et si c’étaient les esprits qui lui avaient parlé ? Voilà donc Lesage, sa femme, son ami Ambroise Lecomte et sa femme, ainsi qu’un autre mineur, autour d’un guéridon qui promeut très vite, Lesage médiumIndividu qui semble produire des phénomènes psi de façon particulièrement intense ou fiable. Le terme "médium" provient à l'origine de la doctrine du spiritisme, qui affirme que le médium est un intermédiaire avec les esprits des défunts. En parapsychologie, on préfère utiliser le terme de sujet psi (en anglais : Psychic).. A la séance suivante, sa main saisie de tremblements veut impérieusement écrire ce message que je ne peux oublier[[E. Osty : « A. Lesage, peintre sans avoir appris » in Revue_Metapsychique, N° 1, 1928. Récit fait à Osty en mai 1927 par Lesage lui-même p. 2-3.]] :

Aujourd’hui nous sommes heureux de nous communiquer à vous. Les voix que tu as entendues sont une réalité. Un jour tu seras peintre. Ecoute bien nos conseils, et tu verras qu’un jour tout se réalisera, tel que nous le disons. Prends à la lettre ce que nous te disons et ta mission s’accomplira.

Des messages lui parviennent, messages qui lui enjoignent d’aller à la ville voisine acheter pinceaux, toiles et couleurs. Lesage obtempère et ramène chez lui le matériel acheté selon les indications des esprits, notamment une toile de 3 m sur 3, qu’il a bien du mal à transporter. Et il se met à peindre, bien qu’il n’ait jamais touché un pinceau ou une toile. Lorsqu’il revient de la mine, harassé de fatigue, le simple fait de s’installer devant son chevalet en fait disparaître toute trace. Il peut alors peindre pendant des heures.
Les esprits[[A la question « Quels sont vos guides ? Lesage répond : « Pour les premiers messages et les premiers dessins (..), c’est ma sœur Marie. Ensuite à partir de la peinture à l’huile, ce fut Léonard de Vinci. Depuis 1925, c’est Marius de Tyane » in Osty, op. cité, p. 7. ]] se montrent particulièrement complaisants à son égard, dans l’assistance technique et picturale : préparation et mélange des couleurs choix des pinceaux, et bien sûr guident son pinceau dans d’époustouflantes compositions abstraites, toujours symétriques, par rapport à un axe vertical.
Le style de Lesage est unique. Il ne s’inscrit dans aucune filiation et pourtant il est immédiatement reconnaissable. Après les tâtonnements du début, son style restera le même jusqu’à la fin de sa vie. Sa peinture atteste non seulement d’un souci du détail mais aussi d’un sens remarquable de la composition d’ensemble. Il peint par petites surfaces, procédant de proche en proche, sans prendre de recul par rapport à la totalité de sa toile. Ses tableaux parfaitement symétriques peuvent être regardés de prés comme de loin :

A l’Institut MétapsychiqueLe mot métapsychique fut suggéré pour la première fois par M.W. Lutoslawski dans un écrit polonais : Wyklady Jagiellonskie, à Cracovie en 1902, pour désigner des notions assez différentes de celles de Charles Richet. En effet, lorsque celui-ci, dans son adresse présidentielle à la Society for Psychical Research, en 1905, présenta ce mot, il fut, dit-il, unanimement accepté. Qu’entendait-il par métapsychique ? De même qu’Aristote avait intitulé son chapitre sur les grandes lois de la nature qui dépassent les choses physiques : meta ta fusica, métaphysique, de même il nomma métapsychique la science qui, dépassant les choses de la psychologie classique, étudie des faits qui "paraissent dus à des forces intelligentes inconnues", humaines ou non humaines, "en comprenant dans ces intelligences inconnues les étonnants phénomènes intellectuels de nos inconsciences". Bref, la métapsychique est, dit-il : "La seule science qui etudie des forces intelligentes". D’où résulte logiquement sa distinction entre la métapsychique objective qui "mentionne, classe, analyse certains phénomènes extérieurs perceptibles à nos sens, mécaniques, physiques ou chimiques, qui ne relèvent pas des forces actuellement connues et qui paraissent avoir un caractère intelligent", et la métapsychique subjective qui étudie des phénomènes psychiques non matériels tels que la lucidité, cette mystérieuse faculté de connaissance qu’il attribue à une sensibilité dont la nature nous échappe et qu’il propose d’appeler cryptesthésie. Ces deux aspects, objectif qui étudie des forces et subjectif qui étudie des phénomènes psychiques, se retrouvent dans la définition générale que Charles Richet donne de la métapsychique : "La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ". Aujourd'hui le terme de métapsychique est a peu près synonyme de celui de parapsychologie. où elle a été exposée, (…) la première toile de Lesage a été admirée par tous les visiteurs, parmi lesquels une quarantaine d’artistes peintres. L’un de ces derniers me disait (…) : combien il est étrange que ce mineur soit arrivé à cette forme d’art (…) : si l’on donnait à n’importe quel peintre une toile de 9 m² à couvrir de peinture à sa guise, il adapterait inévitablement l’ampleur de sa composition à l’étendue de sa toile ; pour une plus grande surface il concevrait de grands sujets, quel que fût le genre de sa peinture. Or Lesage s’est comporté en miniaturiste avec une sorte d’inconscience du temps à passer et de la difficulté. Il a peint (…) des sujets faits d’éléments décoratifs minuscules, qui gagneraient à être regardés à la loupe au lieu d’y disparaître. Cette œuvre est une profusion de beautés. Qu’un ouvrier sans pratique de la peinture ait été capable de la faire, c’est vraiment extraordinaire[[E. Osty opus cité, p.11.]].
Que représentent ces œuvres de Lesage ? Rien qui puisse être défini. Ni abstrait, ni vraiment figuratif, des formes géométriques évoquant des temples égyptiens, des images kaléidoscopiques, des frises « Art déco ». Formes souvent belles, d’exécution minutieuses, toujours symétriques entre le côté gauche et le côté droit. Parmi ces formes géométriques et comme « serties » en elles, des personnages bibliques, mythologiques complètement « plaqués » dans des attitudes hiératiques, sans aucune expression discernable.
L’œuvre de Lesage, aussi réussie soit-elle, se présente comme une peinture schizophrénique avec toutes ses caractéristiques : remplissage de toute la surface, pas de vide, maniérisme, géométrisation, sans distinction du dedans et du dehors, mélange dans un même tableau de motifs de l’Égypte ancienne et des personnages inspirés de l’iconographie chrétienne.
Quant au spectateur médusé par la prouesse technique que représente la réalisation de tels tableaux, il ne peut guère trouver sa place, ni accrocher la moindre identification, face à ces efflorescences psychotiques. Ces dernières coexistant chez Lesage, avec une personnalité parfaitement adaptée aux exigences de la vie sociale, familiale et professionnelle.
En 1921, Jean Meyer (fondateur de l’IMI) ayant eu vent des réalisations de Lesage, lui rend visite avec Pascal Forthuny. A la suite de quoi Augustin Lesage est invité à Paris, où Jean Meyer organise pour lui des expositions. Il quittera définitivement la mine en juillet 1923 pour se consacrer à sa peinture, avec le soutien matériel et moral de Jean Meyer.
Invité par Osty à l’IMI et sous son contrôle, il exécutera publiquement entre le 6 avril et le 10 mai 1927 une toile[[La plupart de ses toiles (225 répertoriées), sont exposées au Musée de Béthune.]] de 3 m sur 2 m 50 !

Je sais bien que je ne puis rien peindre si je ne me mets pas sous l’influence des Esprits. Quand je travaille, j’ai l’impression d’être dans une autre ambiance que celle ordinaire. Si je suis dans la solitude, j’entre dans une sorte d’extase. On dirait que tout vibre autour de moi. J’entends des cloches, un carillon harmonieux, tantôt loin, tantôt près, cela dure pendant tout le temps que je peins[[J.L Victor, A. Lesage ou le Pinceau des dieux, Editions Reyne de Coupe, 1996, p. 38.]].
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Dans Eléments pour une psychanalyse de l’œuvre d’A. Lesage, M.F. Lecomte-Edmond, analysant sa biographie, les des témoignages disponibles et l’impression que lui laissent ses œuvres, écrit au sujet de sa problématique :

Cliniquement Lesage est un délirant mystique, dont la fantasmagorie est heureusement endiguée par des mécanismes de défense obsessionnels. Identifié à sa sœur Marie (…), Augustin Lesage est inconsciemment devenu peintre pour exorciser une angoisse de mort, remplir le vide mortifère et s’assurer de l’immortalité. Bien entendu cela n’explique ni ne réduit son talent. Cela rend seulement compte de processus pulsionnels qui en ont suscité l’éclosion[[In Augustin Lesage, 1876-1954, Rétrospective, Paris, Philippe Sers -Vilo, 1988, p. 83.]].
A dix ans de distance et dans deux milieux fort différents, des similitudes troublantes apparaissent entre Lesage et Desmoulin :

Leurs carrières de peintre médiumnique débutent par une rencontre avec le spiritisme (voix et écriture automatique),

Une totale croyance dans l’intervention des esprits (Vieux maître, Instituteur, Astarté pour Desmoulin et sa sœur Marie, Léonard de Vinci, Marius de Tyane pour Lesage), croyance donc en l’exogénéité du principe dictant, selon la formule de Breton,

Une grande similitude dans les propos des esprits, à la fois guide et instance maternelle : « Tu seras un grand peintre, tu réaliseras une grande oeuvre» sont des injonctions retrouvées chez chacun d’eux,

Desmoulin et Lesage ont connu une phase au cours de laquelle ils ont exercé (sur injonction des esprits) une activité de guérisseur,

Tous deux enfin ont trouvé dans cette aventure spirito-picturale, l’équivalent d’une thérapie ; à l’égard d’un deuil impossible chez Desmoulin, à l’égard d’angoisses de mort inconscientes chez Lesage, et probablement d’une problématique psychotique qui ne s’est jamais cliniquement révélée :

En anticipant sa mort avec le commerce avec les défunts, Lesage est parvenu à donner une vie symbolique à un destin de sous-homme. Ses croyances spirites se sont vérifiées au-delà de toutes ses espérances, puisque son œuvre lui survit à l’instar d’un périsprit, mais plus énigmatique encore, plus imprévisible et combien plus inventive[[Michel Thévoz, Art, psychose et médiumnité, Paris, La Différence, 1990, p. 162.]].

Dans les cas de Lesage, de Desmoulin et probablement dans beaucoup d’autres (Victorien Sardou, Hugo d’Alési), une énigme demeure que ne pourront résoudre ni les interprétations psychanalytiques, ni les interprétations sociologiques, économiques ou contextuelles (vogue du spiritisme).
Pourquoi et comment ces personnes ont pu ou ont su trouver cette voie singulière d’expression qui sans aide extérieure, hormis celle des « esprits », leur a permis de sortir de leur condition d’endeuillé, d’enfermement intérieur, de leur souffrance, pour accéder à une vie que rien dans les conditions initiales, ne pouvait laisser envisager ?
Quel est cet autre ingrédient qui, au-delà de la psychose, au-delà du deuil, au-delà des séparations précoces, au-delà des conditions socio-économiques et culturelles, vient alchimiser, transmuter de façon exemplaire, le destin banal de ces individus ?