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Les références métapsychistes de Jean Jaurès

Les références métapsychistes de Jean Jaurès

Chez madame Verdurin, ceux qui s’intéressent à la voyance sont souvent considérés comme des gens suspects, voire même comme des fascistes en puissance. S’il fallait s’attarder sur un exemple susceptible de réduire en poussière cette idée reçue, le cas de Jaurès s’imposerait.


Son grand oeuvre philosophique, La réalité du sensible, paru en 1891, se clôt en effet sur un passage que madame Verdurin ferait mettre à l’index si on le plaçait sous ses yeux en masquant le nom de l’auteur.

Dans les dix dernières pages de son livre, Jaurès s’efforce d’intégrer à son christianisme teinté de néoplatonisme les faits et les réflexions mis en circulation par le magnétisme et les sciences psychiques, et cela pour attaquer l’idée dominante d’un moi clôt et monadique. La pensée occidentale dominante enferme le moi comme dans une prison, mais en réalité il déborde infiniment l’organisme individuel qui constitue son « pied à terre », jusqu’à presque se confondre avec la conscience absolue. Bien qu’enfermé dans une enveloppe dure, le cerveau va jusqu’aux étoiles. (p 293)

Et parmi les phénomènes qui nourissent ces conceptions, il y a ceux du magnétisme et de la métapsychiqueLe mot métapsychique fut suggéré pour la première fois par M.W. Lutoslawski dans un écrit polonais : Wyklady Jagiellonskie, à Cracovie en 1902, pour désigner des notions assez différentes de celles de Charles Richet. En effet, lorsque celui-ci, dans son adresse présidentielle à la Society for Psychical Research, en 1905, présenta ce mot, il fut, dit-il, unanimement accepté. Qu’entendait-il par métapsychique ? De même qu’Aristote avait intitulé son chapitre sur les grandes lois de la nature qui dépassent les choses physiques : meta ta fusica, métaphysique, de même il nomma métapsychique la science qui, dépassant les choses de la psychologie classique, étudie des faits qui "paraissent dus à des forces intelligentes inconnues", humaines ou non humaines, "en comprenant dans ces intelligences inconnues les étonnants phénomènes intellectuels de nos inconsciences". Bref, la métapsychique est, dit-il : "La seule science qui etudie des forces intelligentes". D’où résulte logiquement sa distinction entre la métapsychique objective qui "mentionne, classe, analyse certains phénomènes extérieurs perceptibles à nos sens, mécaniques, physiques ou chimiques, qui ne relèvent pas des forces actuellement connues et qui paraissent avoir un caractère intelligent", et la métapsychique subjective qui étudie des phénomènes psychiques non matériels tels que la lucidité, cette mystérieuse faculté de connaissance qu’il attribue à une sensibilité dont la nature nous échappe et qu’il propose d’appeler cryptesthésie. Ces deux aspects, objectif qui étudie des forces et subjectif qui étudie des phénomènes psychiques, se retrouvent dans la définition générale que Charles Richet donne de la métapsychique : "La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ". Aujourd'hui le terme de métapsychique est a peu près synonyme de celui de parapsychologie.. On ne les étudie pas dans un esprit assez métaphysique. Leur portée est pourtant très haute. Ils attestent en effet « qu’il y a dans l’homme des puissances extraordinaires et inconnues, qui sont nulles ou à peu près dans son état normal, mais qui se manifestent dans certains états que nous appelons anormaux. Il y a en nous un moi inconnu qui peut exercer une action directe sur la matière (…), percer du regard l’opacité d’un obstacle et recueillir à distance à travers l’espace la pensée inexprimée d’un autre moi. » (p.294)

Ces phénomènes de double vue et de télékinésie dont la réalité est à ses yeux acquise, Jaurès ne les voit pas à travers un prisme hegelien, comme des manifestations résiduelles d’un âge révolu de l’esprit, mais au contraire comme des puissances en réserve qui pourront contribuer à l’ascension spirituelle de l’espèce. Comme les anciens magnétiseurs, il pense qu’ une synergie peut s’établir entre les puissances libérées par le somnambulisme et le moi vigile. » Il faudrait, écrit-il, qu’au lieu de porter en lui deux personnes, l’une, la personne normale, l’autre, la personne anormale que l’hypnose développe, il faudrait qu’il (l’être humain) fondît ces deux personnes en une seule.  » Cette synergie lui permettrait, sans qu’il quitte pour autant son « pied à terre » organique, de communiquer avec les autres consciences, et de se fondre dans la conscience cosmique pour devenir « l’âme du monde ».

Texte stupéfiant, qui lève le voile sur les sources profondes de la plus grande pensée politique du XX° siècle. En arrière-plan du socialisme de Jaurès, il y a une mystique panthéiste de la solidarité universelle qui doit plus à Giordano Bruno qu’à Condorcet. Et de même que l’on se méprend lorsque l’on fait de Bruno un Aufklärer avant la date, un esprit fort combattant l’obscurantisme religieux, de même on passe à côté de Jaurès quand on le situe dans la lignée des Lumières « sèches » à la française.

En fait, c’est une vision mystique qui guide Jaurès. Certains ont voulu voir dans le texte que je viens d’évoquer un exercice d’école, que le théoricien du socialisme aurait renié par la suite; mais cette vue ne cadre pas avec ce que l’on sait de lui. Comme l’a montré son ami Lévy-Bruhl, on ne peut dissocier chez Jaurès l’homme politique et le philosophe car ses conceptions sociales sont étroitement liées à ses conceptions philosophiques et religieuses; ses spéculations métapsychiques s’articulent au fonds néoplatonicien qui, comme chez Bergson, sous-tend sa pensée, et l’auteur, loin de les renier, les a rééditées en 1905 avec sa thèse. (Lucien Lévy-Bruhl, Jean Jaurès, esquisse biographique, 1924, pp. 72sq.)

Ce fonds néoplatonicien et chrétien, Jacques Cheminade en souligne l’importance dans sa longue préface à la réédition de La réalité du sensible. En revanche, il ne souffle mot des références appuyées au magnétisme et à la métapsychiqueLe mot métapsychique fut suggéré pour la première fois par M.W. Lutoslawski dans un écrit polonais : Wyklady Jagiellonskie, à Cracovie en 1902, pour désigner des notions assez différentes de celles de Charles Richet. En effet, lorsque celui-ci, dans son adresse présidentielle à la Society for Psychical Research, en 1905, présenta ce mot, il fut, dit-il, unanimement accepté. Qu’entendait-il par métapsychique ? De même qu’Aristote avait intitulé son chapitre sur les grandes lois de la nature qui dépassent les choses physiques : meta ta fusica, métaphysique, de même il nomma métapsychique la science qui, dépassant les choses de la psychologie classique, étudie des faits qui "paraissent dus à des forces intelligentes inconnues", humaines ou non humaines, "en comprenant dans ces intelligences inconnues les étonnants phénomènes intellectuels de nos inconsciences". Bref, la métapsychique est, dit-il : "La seule science qui etudie des forces intelligentes". D’où résulte logiquement sa distinction entre la métapsychique objective qui "mentionne, classe, analyse certains phénomènes extérieurs perceptibles à nos sens, mécaniques, physiques ou chimiques, qui ne relèvent pas des forces actuellement connues et qui paraissent avoir un caractère intelligent", et la métapsychique subjective qui étudie des phénomènes psychiques non matériels tels que la lucidité, cette mystérieuse faculté de connaissance qu’il attribue à une sensibilité dont la nature nous échappe et qu’il propose d’appeler cryptesthésie. Ces deux aspects, objectif qui étudie des forces et subjectif qui étudie des phénomènes psychiques, se retrouvent dans la définition générale que Charles Richet donne de la métapsychique : "La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ". Aujourd'hui le terme de métapsychique est a peu près synonyme de celui de parapsychologie.. Lacune révélatrice: l’auteur, qui n’hésite pas à faire du livre de Jaurès un des grands textes philosophiques du XX° siècle, ne voit pas ou ne veut pas voir le sens du l’envolée finale. Et l’on devine pourquoi. Cheminade, en effet, insiste sur la double polémique menée par Jaurès contre le positivisme et contre le vitalisme du sol et de la race, avec ses accents préfascistes; et il ne cesse de fustiger les dérives irrationnelles qui ne vont cesser de s’accentuer à partir de la fin du XIX° siècle, dérives dont Bergson est souvent tenu en partie pour responsable, et auxquelles on associe en général chez madame Verdurin les sciences psychiques. A prendre en compte les références métapsychistes de Jaurès, il aurait été contraint de reconnaître que le vitalisme ne s’épuise pas dans une référence au sol et à la race, et que par bien des points, Jaurès lui-même est relié à ce courant profond de la pensée européenne.

Cet article est un extrait du livre de Bertrand Meheust : « 100 mots pour comprendre la voyance« .