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Les certitudes d’Husserl

Les certitudes d’Husserl

Dans sa cinquième Méditation cartésienne, Husserl entreprend une réduction ultime qui laissera seulement subsister le « monde mien ». A l’intérieur de l’époché générale, il pratique une réduction dans la réduction, pour instituer autrui à partir de moi, pour suspendre tout ce que l’expérience ordinaire doit à autrui.


Le moi de l’autre vient se refléter dans ma monade, et je puis alors seulement le constituer comme tel. Mais je ne puis accéder à sa monade, à son « éprouvé concret »: il y a là une barrière de principe, une barrière absolue, non négociable. Autrui est en quelque sorte « sous traité » par le moi , qui est le fondement absolu. « La donation d’autrui, commente Ricoeur (Soi-même comme un autre, p. 385), ne permet pas de vivre les vécus d’autrui, et, en ce sens, n’est jamais convertible en présentation originaire ».

Or, vivre les vécus d’autrui, à distance, et parfois sans aucun indice préalable, se souvenir des souvenirs de quelqu’un d’autre, éprouver les douleurs physiques d’un malade inconnu, ce sont là, pourtant, les étranges expériences exhibées par certains médiums et certains clairvoyants. Impossible chez ces personnes de circonscrire l’ego dans une enceinte étanche: il « fuit » de partout. La démarche de Husserl ignore donc une dimension de l’expérience massivement attestée, non seulement dans les cultures archaïques, mais en Occident.

Pourtant, c’est à une sûreté « apodictique » que prétend le philosophe. L’explicitation phénoménologique n’est pas pour lui une construction métaphysique parmi d’autres, elle va au-delà, pour atteindre le socle de la certitude absolue. Elle se fonde « sur l’ évidence la plus originelle, où toutes les évidences possibles et imaginables doivent avoir leur fondement »; elle ne fait rien d’autre – et Husserl insiste sur ce point – (…) « qu’expliciter le sens que ce monde a pour nous tous, antérieurement à toute philosophie, et que manifestement, lui confère notre expérience. » (p. 128 sq.)

Les faits du magnétisme et de la métapsychiqueLe mot métapsychique fut suggéré pour la première fois par M.W. Lutoslawski dans un écrit polonais : Wyklady Jagiellonskie, à Cracovie en 1902, pour désigner des notions assez différentes de celles de Charles Richet. En effet, lorsque celui-ci, dans son adresse présidentielle à la Society for Psychical Research, en 1905, présenta ce mot, il fut, dit-il, unanimement accepté. Qu’entendait-il par métapsychique ? De même qu’Aristote avait intitulé son chapitre sur les grandes lois de la nature qui dépassent les choses physiques : meta ta fusica, métaphysique, de même il nomma métapsychique la science qui, dépassant les choses de la psychologie classique, étudie des faits qui "paraissent dus à des forces intelligentes inconnues", humaines ou non humaines, "en comprenant dans ces intelligences inconnues les étonnants phénomènes intellectuels de nos inconsciences". Bref, la métapsychique est, dit-il : "La seule science qui etudie des forces intelligentes". D’où résulte logiquement sa distinction entre la métapsychique objective qui "mentionne, classe, analyse certains phénomènes extérieurs perceptibles à nos sens, mécaniques, physiques ou chimiques, qui ne relèvent pas des forces actuellement connues et qui paraissent avoir un caractère intelligent", et la métapsychique subjective qui étudie des phénomènes psychiques non matériels tels que la lucidité, cette mystérieuse faculté de connaissance qu’il attribue à une sensibilité dont la nature nous échappe et qu’il propose d’appeler cryptesthésie. Ces deux aspects, objectif qui étudie des forces et subjectif qui étudie des phénomènes psychiques, se retrouvent dans la définition générale que Charles Richet donne de la métapsychique : "La science qui a pour objet des phénomènes, mécaniques ou psychologiques, dus à des forces qui semblent intelligentes ou à des puissances inconnues latentes dans l’intelligence humaine ". Aujourd'hui le terme de métapsychique est a peu près synonyme de celui de parapsychologie., pour peu qu’on les prenne au sérieux, font vaciller ces certitudes, et invitent à se demander si Husserl, sous le couvert d’une élucidation phénoménologique donnée comme apodictique, n’aboutit pas tout simplement à systématiser et à absolutiser le sens commun occidental. Si ces vues sont exactes, il faut alors conclure à l’échec d’Husserl. Mais cet échec est un échec grandiose et révélateur, qui montre l’extrême difficulté, ou plutôt l’impossibilité, d’atteindre un socle de certitude dégagée de toute infiltration culturelle. Et surtout qui donne à voir, sous la prétention objectiviste de la phénoménologie, le travail invisible du décrire-construire. Si mes vues sont fondées, en prétendant décrire les fondements ultimes de notre présence au monde, Husserl n’en continuerait pas moins de participer à l’édification d’un certain type d’être humain.

 

Cet article est un extrait du livre de Bertrand Meheust : « 100 mots pour comprendre la voyance« .