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Un continent délaissé

Un continent délaissé
Enjeux et perspectives des sciences psychiques pour la philosophie


Mémoire de Master 2 de Philosophie par Louis Sagnières, sous la direction de Alain Juranville, UFR de Philosophie de Rennes I, Année 2005-2006.

Introduction

L’imaginaire occidental affectionne le mythe d’un immense pays englouti qui serait à redécouvrir. Que ce soit l’Atlantide ou Mu, ou d’autres, ce mythe est omniprésent dans notre culture, il émerge sous une forme ou sous une autre à intervalles réguliers. Il y a quelque chose de fascinant à découvrir, à explorer un nouveau monde. Une redécouverte est toujours d’une certaine manière une découverte. Un nouveau monde n’est souvent nouveau que parce qu’il a été découvert, abandonné puis redécouvert.

L’Atlantide a été engloutie et donc abandonnée, oubliée, y faire référence c’est vouloir indiquer qu’il y a quelque chose d’important qu’il serait bon de redécouvrir, c’est-à-dire qui a été oublié. Tel n’est pas notre intention et c’est pourquoi nous avons choisi de parler de continent délaissé. Nous croyons en effet que ce dont nous allons parler n’a jamais été abandonné. Il y a toujours des gens, des intellectuels, des scientifiques, qui s’y intéressent.

Le continent dont nous allons parler, est celui des sciences psychiques. Nous préférons cette dénomination un peu datée à celle de parapsychologie qui est complètement galvaudée. Il y a par exemple, régulièrement à Paris un salon de la parapsychologie qui réunit des médiums, des liseurs de cartes et autres diseuses de bonne aventure. Ce n’est, bien évidemment, pas du tout ce que nous entendons par là. Par parapsychologie, sciences psychiques voire métapsychique que nous utiliserons comme synonymes malgré quelques différences sans importance pour notre propos, par ces termes donc, ce que nous entendons est un domaine de recherche scientifique à part entière.

Il existe des départements universitaires de parapsychologie en Écosse, aux Pays-Bas, en Allemagne. Une recherche sérieuse en sciences psychiques a existé depuis le début du XIXe siècle partout en Europe. Par sérieuse nous entendons une recherche qui ne s’arrête pas à de simples expériences de salon. La prestigieuse université de Cambridge, par exemple, a vu se créer la Society for Psychical Research en son sein dans les années 1880. Cette société a notamment compté parmi ses membres ou président, Henry Sidgwick, Henri Bergson, Freud, et bien d’autres philosophes, politiques, etc. Nombres de ses membres se sont livrés eux même à des expériences, ou y ont assisté.

Nous n’avons pour l’instant rien dit de l’objet de ces sciences psychiques. Le mot « parapsychologie » est suffisamment ancré dans notre quotidien pour que nous ayons tous une idée de ce dont il retourne et c’est pour cela que nous avons préféré insister dans un premier temps sur l’idée que nous nous faisons de celle-ci. Nous sommes bien loin, lorsque nous parlons de parapsychologie de faire référence à ce que nous évoquions plus haut. Laissons les voyantes et les liseuses de cartes à leurs affaires, elles ont aussi peu à voir avec la parapsychologie que n’importe quel « coach » avec la psychologie.

La confusion qui règne sur l’usage du terme psychothérapeute et les débats législatifs récents pour clarifier ce terme permettent de mieux comprendre pourquoi nous préférons commencer par distinguer ce qui va nous occuper par la suite, de ce qui n’est qu’abus. Ce qu’on entend habituellement par parapsychologie n’a rien à voir avec ce à quoi nous allons nous intéresser. Plus exactement, la manière dont on croit faire de la parapsychologie n’a rien à voir avec ce qu’elle est vraiment.

Lorsqu’un médium lit l’avenir, il ne fait pas de parapsychologie, il lit l’avenir. Faire de la parapsychologie ce serait étudier à l’aide de protocoles de recherche en laboratoire comment ce médium fait pour lire l’avenir, s’il lit effectivement l’avenir. Ce sur quoi nous voulions donc insister c’est qu’il existe effectivement une recherche de ce type en parapsychologie, c’est pour ne pas la confondre avec ce qu’on appelle trop souvent parapsychologie, c’est-à-dire les diseuses de bonne aventure, que nous préférons le vocable de sciences psychiques ainsi que nous l’avons déjà dit.

Les sciences psychiques s’intéressent donc entre autres, aux capacités des médiums, c’est-à-dire, la télépathie, la clairvoyance, la précognition, etc. À ces phénomènes s’ajoutent aussi d’une manière ou d’une d’autre, les apparitions, les esprits frappeurs, les ectoplasmes, la psychokinèse, etc. Pour faire plus simple, les sciences psychiques s’intéressent à ce qu’il est convenu aujourd’hui d’appeler le psi. Le terme « psi » a été introduit dans les années 1940 comme un terme neutre pour éviter de trop interpréter les phénomènes. Ainsi le mot « télépathie » est-il chargé d’une théorie de la communication entre esprits qui pourrait bien n’avoir rien à voir avec ce qui se cache derrière le phénomène qu’on désigne ainsi habituellement. Le psi est donc l’ensemble des phénomènes étudiés par les sciences psychiques, désigné ainsi par souci de neutralité.

On peut classer les phénomènes psi en deux grandes catégories, les ESP ou perceptions extrasensorielles, et la PK ou psychokinèse. Chacune de ces deux catégories contient plusieurs phénomènes que nous avons déjà cités. Ainsi, la télépathie est une ESP et les poltergeists ou esprit frappeur sont une forme de PK plus communément appelés RSPK (Psychokinèse spontanée et récurrente).

Nous aurons l’occasion de nous étendre sur le psi un peu plus loin. On le voit clairement, ce à quoi s’intéressent les sciences psychiques est considéré la plus part du temps, au moins en France, comme appartenant au domaine de l’occulte, de la magie, du surnaturel. Rien n’est moins vrai. Citons par exemple un passage de la préface à un ouvrage de référence d’introduction à la psychologie :

Les lecteurs noteront le nouveau passage du chapitre 6 intitulé « les phénomènes psi ». Dans les éditions précédentes, nous avions évoqué ce domaine de façon très critique et sceptique. Bien que nous ayons toujours de fortes réserves concernant la plupart des recherches en parapsychologie, nous estimons toutefois que les récents travaux sur la télépathie sont dignes de considération. [1]

Les sciences psychiques et les phénomènes qui les intéressent sont étudiés en université hors de France, nous l’avons dit. Ils trouvent grâce aux yeux d’auteurs de manuels universitaires. Étant étudiés par des scientifiques sérieux, voire par certains prix Nobel de physique tel B. Josephson, on se demande alors ce qui peut bien nous pousser à voir dans le psi quelque chose de magique, d’occulte.

Pourquoi parler de continent délaissé comme nous l’avons fait si tant de chercheurs s’intéressent aux sciences psychiques ? Simplement parce que malgré ce que nous venons de dire elles restent un domaine d’étude marginal. Pas une université en France ne propose de cours de parapsychologie, aucune étude universitaire sérieuse n’a paru sur ce sujet, à l’exception de quelques rares travaux de sociologie, d’ethnologie, ou d’histoire, que nous aurons par ailleurs l’occasion d’utiliser abondamment. Ce n’est cependant pas la matière qui manque.

Dans le domaine qui est le nôtre, la philosophie, le silence est encore plus complet qu’ailleurs. Depuis Gabriel Marcel, à notre connaissance, un seul philosophe a brisé le silence, c’est Derrida, et encore le texte dont nous parlons est non seulement presque inconnu, mais terriblement difficile à comprendre et ne présente que très peu de réflexions réellement théoriques. Il serait cependant faux de dire que les philosophes ne s’y sont jamais intéressés. Au contraire même, Platon, Hegel, Schopenhauer, Maine de Biran, Bergson, autant de figures fondatrices qui se sont penchées avec intérêt sur les phénomènes des sciences psychiques et sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir.

C’est ce silence depuis plusieurs décennies qui nous fait parler de continent délaissé. Les sciences psychiques ont été délaissées par la philosophie, non pas abandonnées car il est toujours possible de retrouver de-ci de-là des philosophes qui se sont penchés sur ces questions au cours des dernières années, mais simplement délaissées. Ce que nous nous proposons de faire dans le présent travail c’est de chercher à justifier que ces sciences psychiques délaissées présentent un intérêt pour la philosophie.

Pour défendre une telle idée, il nous faudra procéder en deux temps. D’abord justifier qu’effectivement les sciences psychiques peuvent présenter un intérêt. Pour cela nous reviendrons sur les liens historiques qui unissent sciences psychiques et philosophie. Si des philosophes, ainsi que nous l’avons prétendu, se sont intéressés aux sciences psychiques, il se pourrait que cet intérêt n’ait été que mineur et sans conséquence. Il nous faudra alors montrer que la philosophie de certains auteurs s’est nourrie des sciences psychiques voire a trouvé dans les thèmes qu’elles développent un écho de ses propres préoccupations.

Nous n’aurons bien évidemment pas la prétention d’être exhaustif, cependant nous ne restreindrons pas notre propos à deux ou trois auteurs et nous proposerons une réflexion plus vaste dans laquelle nous tacherons de mettre à jour le plus de liens possibles. Nous espérons en procédant ainsi montrer qu’une étude plus approfondie des thèmes psychistes est nécessaire à la compréhension de la philosophie de certains auteurs.

Montrer que des philosophes se sont intéressés aux sciences psychiques, ce n’est rien d’autre que montrer qu’elles ont pu avoir un intérêt pour la philosophie, ce n’est nullement montrer qu’elles présentent encore un intérêt. Il nous faudra donc d’abord ouvrir aux sciences psychiques une possibilité d’existence, c’est-à-dire sortir du cadre philosophique kantien qui interdit catégoriquement le psi. Ce n’est qu’à ce prix que nous pourrons alors chercher, à partir des thèmes psychistes, des pistes de réflexions pour une philosophie qui voudrait se pencher sur le psi. Après avoir cherché à montrer que la philosophie a déjà trouvé de l’intérêt aux sciences psychiques, après avoir cherché à montrer que seule une recherche empirique peut poser l’impossibilité du psi, il nous faut maintenant par le biais d’analyses philosophiques montrer qu’il y a bien un intérêt à ce que la philosophie s’intéresse aux sciences psychiques. Pour ce faire, nous analyserons les différentes limites que la philosophie accorde au sujet. Il est en effet accepté depuis Kant que l’homme est un sujet fini, qu’il y a certaines choses qu’il ne peut pas connaître. Nous chercherons à interroger ces limites que sont le monde, autrui et le temps.

L’homme ne peut en effet, pour la philosophie moderne, connaître du monde que ce qui se donne à lui à travers ses sens. Il ne peut nullement connaître le monde que Kant appelle le monde nouménal. Il ne peut de plus pas connaître le monde de manière immédiate, hors du rapport sujet-objet. Un sujet ne peut pas non plus vivre les vécus d’autrui en première personne. Il y a toujours une distance qui fait justement de l’autre quelqu’un d’autre et non une partie de moi-même. Quant au temps, l’homme ne peut connaître du temps que ce présent dans lequel il est et rien d’autre. Ce futur lui est à tout jamais inaccessible.

On voit bien lorsque l’on parle du temps à quel point les sciences psychiques prennent la philosophie à contre-pied. Nous espérons en développant des analyses du psi et en les confrontant aux conceptions traditionnelles de la philosophie, montrer que les sciences psychiques présentent un intérêt pour la philosophie. Ce n’est pas parce que le psi semble prendre nos conceptions habituelles à contre-pied qu’il faut le passer sous silence, il nous paraît au contraire que c’est précisément pour cela qu’il faut s’y confronter et c’est pour cela aussi que nous entreprenons ce travail. Nous espérons ainsi faire preuve de la « probité d’esprit » dont parle Gabriel Marcel dans le texte que nous avons placé au début de ce travail.

[1] R. L. Atkinson, R. C. Atkinson, E. E. Smith, D. J. Bem, Introduction to psychology, 10th ed. Harcourt, San Diego, 1990. Cité par D. Radin , La conscience invisible, Paris, Presse du Châtelet, 2000, p.18.


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