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Recension du livre "La voyance" de Joachim Soulières

Recension du livre "La voyance" de Joachim Soulières

Par Bertrand Méheust

Vous trouvez actuellement dans vos librairies une collection de livres de poche parus chez Dervy qui rendent compte des différents phénomènes de la parapsychologie. Ces livres regroupent des témoignages entendus sur Sud Radio, dans l’émission "Les Aventuriers de l’étrange" animée par Louis Benhedi. Une seconde partie expose de manière accessible les recherches scientifiques. La contribution scientifique et le préfacier changent selon la thématique.

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En septembre 2009, un ouvrage sur la voyance est paru dans cette collection (collaborateur scientifique : Joachim Soulières, psychologue). Le philosophe Bertrand Méheust, membre du Comité Directeur de l’IMI, en fait une recension sur notre site.

La voyance est-elle un fait réel, et si c’est le cas, ou bien si sa réalité est probable, comment l’interpréter ? Peut-elle se comprendre dans le cadre de nos connaissances, ou bien faut-il les modifier et les réaménager pour lui faire une place dans notre image du monde ? Ce livre se propose de répondre à ces questions. Il soutient la thèse que la réalité de la voyance est probable, et suggère les remaniements conceptuels qu’il faudrait entreprendre pour qu’elle ne demeure pas étrangère à notre conception du réel. Son auteur, un jeune chercheur d’origine québécoise, qui a suivi les cours de Louis Bélanger à l’Université de Montréal, y pose de manière concise les données du problème. Ceux, et ils sont légion, qui n’ont pas le temps de se consacrer à de longues recherches dans les bibliothèques, mais que la question paranormale intéresse ou préoccupe, y trouveront des données factuelles, ainsi qu’un état fiable des réflexions sur cette question. Joachim Soulières est armé pour mener cette tâche à bien ; la passion de la recherche et une puissance de travail assez rare lui ont permis de capitaliser une connaissance à laquelle bien des chercheurs chevronnés ne peuvent plus prétendre.

L’ouvrage s’ouvre sur un échantillon d’expériences spontanées, (recueillies pour la plupart par Louis Benhédi, dans le cadre de son émission Les Aventuriers de l’étrange) Il s’agit en général de manifestations psychiques qui font effraction sans préavis dans la vie d’une personne, comme le sentiment immotivé qu’un proche est en danger de mort, sentiment qui peut être ou non accompagné d’une vision, se manifester par une angoisse irrépressible ou déboucher sur une impulsion motrice. La parapsychologie contemporaine, surtout anglo-saxonne, dans sa quête éperdue d’une scientificité qui lui permettrait de résister aux objections les plus extravagantes des sceptiques, s’est détournée de ces matériaux, dont l’accumulation et le traitement lui semblent relever d’une phase périmée de la recherche psychique. Il me semble que sur ce point elle fait fausse route. Ces matériaux sont précieux par ce qu’ils nous placent devant la dimension vécue et macroscopique du paranormal. Ils ne peuvent certes pas être suscités à volonté, homogénéisés, standardisés, comme les matériaux de laboratoire, selon les réquisits de la physique. Mais, purifiés, mis en rapport les uns avec les autres, soumis à un travail qui évoque à la fois celui de l’historien, du juge d’instruction et de l’éthologue, ils nous apportent des informations irremplaçables sur la nature des phénomènes paranormaux. La quête du dispositif absolu, du dispositif inexpugnable qui obsède aujourd’hui les parapsychologues, me semble constituer une réponse inadéquate ou du moins incomplète à la pression que le scepticisme exerce sur cette dimension de l’expérience. C’est à mon avis une entreprise perdue d’avance, qui ne fait que conforter le discours des sceptiques, en ce qu’il accepte ses présupposés fondamentaux sur la nature de l’objectivité. Pour compenser cette hyper rationalité expérimentale poussée jusqu’à ses ultimes conséquences, il faut développer une autre épistémologie, celle-là même dont les principes furent énoncés par Bergson en 1913 dans son fameux discours à la Society for Psychical Research.

La seconde partie de l’ouvrage nous propose une interview de Maud Kristen réalisée en 2007 par Louis Benhédi. Il n’est plus nécessaire de présenter Maud Kristen, ni de rappeler la place qu’elle occupe dans le monde de la voyance aujourd’hui. On connaissait ses démonstrations télévisées, et les aptitudes troublantes dont elle fait régulièrement preuve en ces circonstances, on découvre dans ces pages ses réflexions sur sa pratique, et sur les questions d’ordre théorique qu’elle suscite. L’intérêt de ce document est aussi de nous renseigner sur sa trajectoire, sur la naissance de sa vocation, et sur les processus de la voyance. Ce que Maud Kristen nous raconte sur la genèse de son don s’insère dans un schéma bien connu par les historiens de la métapsychique. On entre parfois en voyance d’une manière fortuite, à la suite d’un événement contingent, voire à l’occasion du jeu ou d’un pari. Une amie propose à Maud Kristen, sous la forme d’un défi, de se lancer dans la voyance. Tout commence comme une entreprise éphémère et soudain une aptitude cachée se révèle. Comment ne pas penser, pour prendre cet exemple, aux étranges débuts de Pascal Forthuny, rappelés dans ce livre ? En 1920, ce dernier assiste à l’Institut métapsychique, comme spectateur, à une démonstration de voyance. Mme Geley, l’épouse du président de l’ Institut, assise à côté de lui, lui montre un éventail, et lui demande en plaisantant :« D’où vient cet éventail ? » Forthuny se prend au jeu et répond : « J’ai l’impression d’étouffer et j’entends à côté de moi : Elisa ». À la stupéfaction de Madame Geley, la réponse s’avère exacte : l’objet appartenait à une dame morte d’une maladie pulmonaire, qui se prénommait effectivement Elisa. Qui plus est, la malade avait l’habitude d’agiter cet éventail devant sa bouche pour aider une respiration difficile. Interloquée, Mme Geley va chercher une canne et met au défi le voyant improvisé de lui restituer son histoire singulière. Forthuny, continuant sur le mode de la plaisanterie, et toujours pas convaincu de posséder un don particulier, risque une réponse improbable : la canne en question a appartenu à un jeune marin dont le bateau a été torpillé pendant la guerre et qui est mort pendant le naufrage. Cela ne s’invente pas - et c’est la bonne réponse. Comment ne pas mettre en rapport cette anecdote avec les débuts de Maud Kristen ? C’est en accumulant de tels matériaux, et en se livrant sur eux à un travail comparatif, que l’on avancera dans l’approche qualitative de la voyance.

Un bref résumé des carrières de trois voyants exceptionnels, le somnambule magnétique Alexis Didier, mort en 1886, le voyant Pascal Forthuny, et la médium Eileen Garrett, vient compléter la présentation des données.

Dans la troisième partie de l’ouvrage, Joachim Soulières dresse un bilan des travaux de la parapsychologie ; il résume son histoire, les défis auxquels elle a été confrontée, il tente d’évaluer ses avancées mais aussi de pointer ses échecs ou ses stagnations.

Il nous montre le passé de la discipline, la fascination qu’elle a d’abord exercé sur la psychologie, puis le divorce qui s’en est suivi, divorce qui aboutit à la situation actuelle, dans laquelle une dimension fondatrice de l’expérience humaine a fini par sortir purement et simplement de notre horizon intellectuel. On ne peut affirmer, comme on le croit trop souvent, que la recherche parapsychologique n’a plus d’ancrage universitaire : dans le monde anglo-saxon, un certain nombre d’universités hébergent des départements de parapsychologie, où se poursuivent des travaux d’une haute scientificité. Mais il est vrai, comme le remarque Soulières, qu’il subsiste une disproportion significative, entre les enjeux théoriques considérables de la parapsychologie, et le petit nombre de chercheurs - au mieux, quelques centaines sur toute la planète - qui sont appointés pour faire avancer la connaissance dans ce domaine.

Enfin, Soulières nous résume les dernières avancées de la recherche. Depuis une décennie, ce sont les techniques du ganzfeld, les méta-analyses, les expériences sur le remote-viewing et le pressentiment, qui tiennent la vedette, mais il subsiste dans ces travaux prometteurs des faiblesses, des zones d’ombre, des incertitudes que l’auteur ne nous épargne pas. L’ouvrage se clôt sur les travaux théoriques du chercheur allemand von Lucadou, qui comptent parmi les plus difficiles mais aussi pour les plus féconds, en ce qu’ils obligent à une refonte des concepts avec lesquels nous abordons le paranormal.

Reste pour conclure une question, que l’auteur n’aborde pas explicitement, mais que l’on ne peut pas ne pas se poser : le rejet moderne a-t-il fini par écraser définitivement la dimension du paranormal, par la rejeter dans une marginalité irrémédiable ; ou bien au contraire, n’assistera-t-on pas, après la phase du divorce et de l’oubli, à une nouvelle étape, dans laquelle la parapsychologie rejoindra la réflexion contemporaine et viendra la féconder ? Le formatage contemporain des esprits, les moyens considérables dont dispose l’idéologie néo-scientiste qui domine notre société, ne nous permettent pas, hélas, d’exclure la première hypothèse, mais la parapsychologie et la métapsychique n’auraient pas de sens si l’on ne pariait pas pour la seconde. C’est, pour ce qui me concerne, la perspective dans laquelle j’ai entrepris toutes mes recherches. Les parapsychologues et leurs compagnons de route n’ont pas nécessairement vocation à être les derniers défenseurs d’une cause perdue.


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