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Puységur et le somnambulisme magnétique

Puységur et le somnambulisme magnétique

Par Bertrand Méheust

Au printemps de 1784, le marquis de Puységur, colonel d’artillerie et grand seigneur terrien, est au repos sur ses terres de Busancy, dans le soissonnais, quand on l’appelle au chevet du fils de son régisseur, qui souffre d’une fluxion de poitrine. Puységur, qui est un adepte de la nouvelle médecine de Mesmer, entreprend de magnétiser le jeune malade. Mais les choses lui échappent. Au lieu d’éprouver des convulsions, comme le prévoit l’enseignement de Mesmer, Victor tombe dans un état de conscience différent, qui, au début, ressemble à la mort et dans lequel semblent se manifester des capacités d’autodiagnostic et de perception extrasensorielle.

La découverte de cet état de conscience, que le marquis nomme le "somnambulisme artificiel", ou encore le "somnambulisme magnétique", déclenche l’année suivante une vaste polémique qui va traverser tout le XIX° siècle et ébranler l’image de l’homme construite par l’âge des Lumières. Les phénomènes psychiques étranges que semble susciter le somnambulisme magnétique soulèvent un ensemble d’interrogations. Ont-ils été correctement décrits et observés ? A-t-on affaire à des manifestations surnaturelles, ou à des ressources psychiques encore inconnues de l’être humain ? Doit-on intégrer ces phénomènes dans une raison élargie, ou bien les rejeter au nom de la Raison dans les ténèbres de la superstition ?

A ces questions cruciales, Puységur répond en homme des Lumières et en lecteur de Rousseau. Oui, les phénomènes du somnambulisme ont bien été observés. Non, ils ne sont pas des manifestations surnaturelles, mais témoignent de puissances encore inexplorées de l’âme humaine. Oui, ils constituent un défi pour la raison et devront relever d’une approche scientifique appropriée. La métapsychique, en France et en Angleterre, un siècle plus tard, se situera dans le prolongement de ces choix décisifs ; elle ouvrira pour la pensée une voie que l’oubli et la censure sociale, en France, sont en train de refermer.

Par sa naissance, par sa personnalité et ses convictions, Puységur va marquer de son empreinte le magnétisme animal, et, au-delà, la naissance des sciences psychiques, comme la découverte de l’inconscient. Aristocrate, appartenant de surcroît à une grande famille, il va faire pénétrer d’entrée de jeu le magnétisme dans les débats de l’élite. Chercheur indépendant, il n’a de comptes à rendre à personne, ni sur le plan matériel, ni sur le plan moral ; n’ayant pas à passer sous les fourches caudines de l’Institution, il affiche ses observations et ses conclusions avec une certaine hauteur, en dédaignant la polémique qui se développe autour de lui. Homme des Lumières, lecteur assidu de Rousseau, il conçoit la transe somnambulique comme un état d’autonomie, pensé sur le modèle de l’Emile, et les facultés extrasensorielles et intellectuelles qu’elle libère comme des puissances qui sommeillent en l’ âme humaine. Militaire - mais un militaire de l’Ancien régime, capable de lire Platon dans le texte - il sait cultiver le sens de l’improvisation et de l’observation, et, quand le somnambulisme surgit, il colle à l’événement sans état d’âme, au lieu de le censurer comme l’eussent sans doute fait un médecin ou un psychologue ; de sorte que pour finir ses descriptions des phénomènes somnambuliques, on s’en rend compte aujourd’hui, sont supérieures sur bien des points à celles que produiront, un siècle plus tard, les disciples de Charcot.


Pour aller plus loin :

-  Une histoire des sciences psychiques : Entretien avec Bertrand Méheust

-  Sous le magnétisme des romanciers, le magnétisme réel. Article de Bertrand Méheust.

-  Les mémoires de Puységur. Article de Pascal Michel, Revue de Parapsychologie n°18, janvier 1985.

Cet article est un extrait du livre de Bertrand Meheust : "100 mots pour comprendre la voyance".

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