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Parapsychologie, pratique scientifique et rationalisme

Parapsychologie, pratique scientifique et rationalisme
Par Pierre Lagrange, sociologue des sciences


La parapsychologie, une science "normale" ? Pour en finir avec quelques clichés : les parapsychologues seraient marginaux, et les sceptiques, des officiels de la science. Et si c’était le contraire ?

(Ce texte est une introduction à la conférence donnée par Pierre Lagrange le 28 janvier 2005 à l’IMI)

Je voudrai examiner deux points au cours de cet exposé. Le premier concerne la façon dont tous les acteurs, qu’ils soient favorables à l’étude de la parapsychologie ou défavorables à cette étude, présentent le débat. Selon eux, ce débat opposerait une parapsychologie aux marges de la science qui serait empêchée de devenir une science normale à cause du barrage opposé par les sceptiques, intégrés à l’institution. Mais si on regarde la situation telle qu’elle se présente on constate que c’est la parapsychologie, notamment à travers la Parapsychological Association, qui fait partie de l’institution et que ce sont les sceptiques qui sont réunis dans des associations extérieures à l’establishment. Il ne s’agit donc pas d’une controverse pour l’admission d’une discipline mais d’une controverse entre des chercheurs (les parapsychologues) et des consommateurs de science (les rationalistes) qui se montrent sceptiques face à l’intérêt pour la société des résultats produits comme cela arrive souvent (OGM, nucléaire etc). Pourquoi donc même les parapsychologues acceptent-ils un compte rendu de la controverse qui ne correspond pas à la réalité et qui favorise le discours des sceptiques ? Voilà une énigme.

Mais cette énigme ne vient pas seule. En effet, je crois qu’elle est liée, au moins en France à un autre discours très puissant au sein des cercles de parapsychologie. En effet, depuis des décennies on assiste à des controverses sans fin qui se déroulent toujours dans les termes (im)posés par les rationalistes. Ainsi les parapsychologues s’escriment à répondre aux exigences de la preuve telles qu’elles sont posées par les rationalistes au lieu de s’appuyer sur la pratique scientifique telle qu’elle se fait normalement et de rechercher dans la pluralité des pratiques scientifiques les alliés dont ils auraient besoin. Et ce discours sur la preuve emprunté aux rationalistes (et qui a l’inconvénient d’être par définition impossible à satisfaire) se double d’une absence de pratique effective de la discipline. Or, il est difficile d’admettre que les rationalistes représentent un danger si grand que cela lorsqu’on constate que la parapsychologie dispose de sociétés scientifiques comme la PA, de journaux à referees et de colloques. Rien n’interdit aux parapsychologues français de se servir de ces outils or l’argument qui est souvent présenté est que les rationalistes empêcheraient de travailler. Cet argument n’est-il pas un peu faible ? Par ailleurs si on se reporte en arrière dans le temps on constate qu’à d’autres époques, notamment au début des années 50 avec Robert Amadou, la parapsychologie a su créer les conditions d’un débat sans se préoccuper constamment des seuls contradicteurs rationalistes. Amadou, occultiste autant que parapsychologue, avait rapproché l’IMI des cercles artistiques et littéraires (notamment les surréalistes) et avait créé une identité à la recherche parapsychologique française. En se focalisant sur les rationalistes les parapsychologues actuels donnent l’impression de vouloir leur donner à tout prix raison en s’interdisant de trouver ailleurs les relais qui permettraient de construire une identité à la recherche en parapsychologie.

Par ailleurs, cette stratégie d’échec permet de reculer sans cesse le moment où il faudra bien produire des résultats. Ainsi on peut se demander si les rationalistes au lieu d’être un obstacle ne constituent pas plutôt un allié pour une partie des acteurs qui sans cela seraient obligés de produire des faits, de démontrer qu’ils ont quelque chose à dire. Alors que tant que cette controverse stérile dure ils peuvent donner l’impression d’être opprimés (syndrome de Galilée) et de faire croire que s’ils ne produisent pas de faits c’est parce qu’on les empêche d’en produire. Combien de temps va-t-on croire et laisser croire à cette toute puissance des rationalistes et à cette vision rationaliste de la recherche scientifique ?


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