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Les voyages somnambuliques au XIX ème siècle : le cas troublant d’Alexis Didier (1826-1886)

Les voyages somnambuliques au XIX ème siècle : le cas troublant d'Alexis Didier (1826-1886)

Par Bertrand Méheust

Je crois devoir, en préambule, insister sur ce point : les "voyages mentaux" dont je vais vous parler ne s’inscrivent pas, comme ceux que l’on vient de vous décrire, dans le registre de la pathologie ; ou du moins, pas d’une façon évidente*. Il ne s’agit pas de vécus qui s’imposeraient à des sujets possédant par ailleurs un profil médical, mais d’expériences volontairement recherchées par des personnes à des fins d’exploration scientifique. Alexis Didier, dont je vais vous entretenir, ne souffrait de rien de particulier à l’époque où il exerçait son don - si ce n’est, éventuellement, de la condition humaine.

Nous ne savons plus, aujourd’hui, ce qu’est un "somnambule magnétique", et encore moins ce que désigne l’expression de "lucidité magnétique". Mais, au XIX° siècle, ces expressions faisaient partie du langage courant, elles évoquaient un débat passionné qui traversait alors la culture et divisait les esprits. Vers 1840, un "somnambule magnétique" était une personne que les passes d’un magnétiseur avaient plongé dans un état de conscience spécial, caractérisé par une modification et une extension de la perception. Quant au terme de "lucidité magnétique", il désignait l’ensemble des capacités de perception extrasensorielles qui semblaient s’ouvrir chez certains somnambules.

De tous les "somnambules magnétiques" qui défrayèrent la chronique au milieu du XIX° siècle, Alexis Didier (1826-1886) fut, à juste titre, le plus renommé, et le plus étonnant. Né dans une humble famille d’ouvriers, il acquit une réputation qui passa les frontières, et stupéfia par ses démonstrations les rois et les princes de l’Europe. D’abord ouvrier graveur, puis acteur dramatique, Alexis se consacra à la démonstration de ses dons, car il se voyait investi d’une sorte de mission : prouver par des moyens expérimentaux incontestables, en plein siècle du matérialisme, l’existence et la spiritualité de l’âme. Il se mit à la disposition de tous ceux qui désiraient voir à l’oeuvre la fameuse lucidité. Il se donna tellement à cette tâche qu’il épuisa une constitution fragile et, semble-t-il, s’y ruina la santé. Il mourut en 1886.

Alexis avait besoin, pour développer sa "lucidité", d’ accéder à un état de conscience différent. Quand il entrait dans l’état dit lucide, on observait chez lui quelques tressaillements musculaires ; une légère tension nerveuse convulsait ses bras et retournait ses yeux à l’intérieur des orbites. Mais il restait cependant présent à lui-même, se montrait capable de dialoguer avec ses interlocuteurs, et même de plaisanter, comme un homme parfaitement éveillé. Mais, une fois en possession de ses moyens spéciaux, il semblait capable de lire dans l’esprit de ses consultants, ou dans un livre fermé. Il pouvait se porter à distance dans un lieu inconnu pour en ramener des informations vérifiables. Il pouvait voir à travers un quadruple bandeau, prédire des événements futurs, ou encore raconter l’histoire d’un objet, et des personnes qui l’avaient possédé, ou bien avec lesquelles il avait été en contact. Alexis, littéralement, donnait "l’âge du capitaine" : il pouvait, à partir d’un objet, donner des noms, des adresses, pénétrer dans le labyrinthe des destins individuels, avec une précision qui coupait le souffle de ses consultants.

Assistons, par exemple, à une séance donnée au début de 1847 chez le duc de Montpensier, le fils du roi Louis-Philippe. Ce jour là, on cherche à tester la capacité du somnambule, de se porter à distance dans un lieu inconnu, et de voir à travers les corps opaques. Monpensier affiche d’abord un scepticisme hautain qui semble paralyser le jeune somnambule ; et pourtant les tests vont être couronnés de succès. Pour commencer la séance, le duc se représente un certain lieu, et demande au somnambule de s’y porter et de le décrire. Alexis visualise aussitôt un appartement avec, en fond de décor, les pyramides de l’Egypte. C’est bien à cela que pensait le duc. Du coup le fils du roi, ébranlé, tente une autre expérience. Il a amené un petit coffret dont les clés sont dans sa poche. Que contient ce coffret ? Alexis voit un objet rond, hésite quelques instants, puis se décide : il s’agit d’un oeuf en sucre, qui contient d’autres petits objets, des bonbons anisés. On ouvre le coffret : l’oeuf s’y trouve bien ; on le casse : il y a les bonbons. Ce résultat est d’autant plus remarquable, que le duc ignorait la présence de ces bonbons . On se trouve donc ici, non pas devant un phénomène de télépathie, où le voyant aurait puisé l’information dans l’esprit du duc, mais devant un phénomène, beaucoup plus surprenant, de voyance pure.

Les exploits " magnétiques" d’Alexis sont ainsi consignés dans des centaines de récits, provenant de personnes de la haute société, pour l’essentiel des aristocrates. La lucidité qu’on lui prête était parfois si étonnante que la raison vacille à la lecture des rapports, et que les esprits les plus ouverts sont tentés par l’incrédulité. La seule explication alternative est que l’on avait affaire à un prestidigitateur exceptionnel qui disposait, à chaque séance, de comparses. Cette hypothèse fut évidemment envisagée, et pour la tester on fit appel au fameux Robert-Houdin, le maître des prestidigitateurs du siècle dernier, et même sans doute le plus étonnant prestidigitateur de tous les temps. Robert-Houdin rencontra deux fois Alexis. Venu avec l’idée qu’il allait épingler un escroc, il resta pantois et attesta par écrit que les phénomènes produits par Alexis ne relevaient pas de la prestidigitation. Que penser de ce prodige ? La singularité des cibles qu’Alexis parvenait à décrire, et la précision de ses descriptions, permettent d’éliminer l’hypothèse d’une suite continuelle de coups de chance. Elle rend également peu probable l’idée que le somnambule parvenait à chaque fois à capter des indices en faisant parler ses consultants. Ce point est important car pour les anthropologues contemporains, la voyance relève essentiellement du "captage dialogal". Avec l’habileté d’une personne entraînée, le voyant "amorcerait la pompe" par des propos flous et généraux dans lesquels le consultant projetterait ses attentes. Mais ce modèle, s’il rend bien compte de la pratique usuelle de la voyance, ne peut expliquer les performances d’Alexis. Ainsi, à Brigthon, en 1849, on amène au jeune français une boîte scellée contenant un texte. A la stupéfaction générale, ce dernier parvient à le lire : " les mandolines ont résonné sous le balcon". Aucun captage dialogal, aussi habile soit-il, ne permet de trouver ce genre de phrase improbable en quelques minutes. Reste donc, pour rendre compte d’une partie des réussites d’Alexis, l’hypothèse du compérage. Seulement, il aurait fallu que le somnambule dispose d’une véritable armée de compères. Par exemple, pendant les séances de Londres en juin-juillet 1847, et de Brighton en janvier 1849, les consultants avaient été triés pour former une sorte d’échantillon de la haute société britannique : il y avait des médecins, des Lords, des écrivains, des philosophes, etc. Pour soutenir Alexis pendant ces séances, il aurait fallu des dizaines de comparses, il aurait même fallu, pour certaines séances, que presque tous les consultants soient complices ! Cette hypothèse d’un trucage généralisé, organisé par une organisation occulte, relève du roman. A ces difficultés s’ajoute le problème de l’origine sociale des consultants. On n’imagine pas le duc de Montpensier, ou Lord Adare, se faisant les comparses d’un jeune saltimbanque. De plus, quand Alexis commence ses démonstrations, il n’a que quinze ans ; et l’idée que cet apprenti graveur aurait dès ses débuts disposé d’ une équipe de comparses appartenant à la haute aristocratie, est particulièrement absurde. Finalement, l’hypothèse du compérage, qui est toujours soutenable cas par cas, est insoutenable prise en bloc : si, pendant douze ans, Alexis avait disposé d’une équipe de comparses, un jour ou l’autre, cela se serait su. Or je n’ai trouvé aucun nom, aucune confession, aucune suspicion étayée. Aussi le cas d’Alexis reste-t-il une énigme. Et l’on ne peut que regretter que l’Académie de médecine n’ait pas essayé de tester les dons de ce jeune prodige, malgré la demande qui lui fut faite à plusieurs reprises. Une occasion de sonder les potentialités cachées de l’être humain a ainsi été perdue.

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On a vu, parmi les quelques exemples que j’ai donnés plus haut, Alexis décrire avec succès une cible située à distance, à la demande du duc de Monpensier. Cette capacité, que l’on appelait alors le "voyage magnétique", et que les parapsychologues nomment de nos jours le remote viewing, était particulièrement développée chez Alexis. Elle n’a pas peu contribué à sidérer ses contemporains, et à les convaincre de la réalité des dons du jeune somnambule. A titre d’exemple, je ne résiste pas au plaisir de vous citer longuement un cas qui nous est rapporté par un aristocrate anglais, le révérend Townshend. Ce prêtre anglican, qui appartient à la haute société britannique, est un intime de Dickens, qui sera d’ailleurs son exécuteur testamentaire. Comme une santé fragile ne lui permet pas d’exercer son ministère, il vit entre sa résidence londonienne et sa propriété de Lausanne, au bord du lac Léman, et se consacre à ses passions, la peinture, la poésie, et l’étude du magnétisme animal, sur lequel il a déjà écrit deux ouvrages. Un soir d’octobre 1851, comme il est de passage à Paris, il en profite pour rencontrer Alexis à l’improviste, afin d’ observer par lui-même des dons dont il a entendu parler, mais dont l’étendue le laisse perplexe. Alexis se plie de bonne grâce à la requête du visiteur étranger, dont il ignore l’identité. La conversation se passe en français. Marcillet, le magnétiseur habituel, se retire, afin de ne pas donner prise au soupçon de compérage, et laisse les deux hommes seuls. Alors Townshend envoie Alexis " visiter" sa maison près de Lausanne :

Dès que Marcillet a été parti, j’ai commencé à tester la clairvoyance d’Alexis, pour ce qui concerne la vision des endroits éloignés. Je lui ai demandé s’il voulait visiter ma maison par la pensée. Il m’a dit aussitôt : " Laquelle ? Car vous en avez deux ! Vous avez une maison à Londres, et une autre dans la campagne. Par laquelle voulez-vous que je commence ? " Je lui ai répondu : "par la maison de campagne". Après une pause, Alexis a dit : " j’y suis ! " . Alors, à ma surprise, il a ouvert grand ses deux yeux, et a porté autour de lui un regard fixe ( strared about him). J’ai vu qu’il avait le regard fixe d’un somnambule. " Autant que j’aie pu m’en rendre compte, il n’ a jamais une seule fois changé la position fixe de ses paupières pendant tout le temps où il s’essayait à la clairvoyance à distance. Ses pupilles semblaient dilatées, ternes, et ne manifestaient aucun mouvement d’activité consciente."Bien, ai-je demandé, que voyez-vous ?" " Je vois, dit-il, une maison d’importance moyenne. Il s’agit d’une maison, pas d’un château. Il y a un jardin autour. Sur le côté gauche il y a une maion plus petite, sur la propriété." Tout ceci a été dit au milieu d’inspirations, avec quelque effort, et un halètement entrecoupait chaque phrase. J’avoue avoir été surpris de la précision de la description de la maison que je possède près de Lausanne, particulièrement de la mention de" la petite maison sur le côté gauche" , où, selon la coutume suisse, habite ma propriétaire. C’est, en fait, un trait distinctif des lieux, impossible à deviner pour quelqu’un qui ne les a jamais vus. L’exactitude de la description a renforcé ma conviction. "Maintenant, ai-je dit à Alexis, quel paysage voyez-vous ?"- De l’eau, de l’eau, répondit-il avec précipitation, comme s’il voyait le lac qui, en effet, s’étale sous mes fenêtres. Puis : " Il y a des arbres en face tout près de la maison" . Tout cela était exact. " Bon, lui dis-je, nous allons pénétrer dans le salon. Qu’y voyez-vous ?" Il a regardé autour de lui ; et il a dit ( quand je ne me souviens plus des mots exacts, je les donne en anglais) : " Vous avez de nombreux tableaux sur les murs. Mais c’est curieux, ils sont tous modernes, sauf deux." - "Pouvez-vous me dire les thèmes de ces deux tableaux ?" - "Oui. L’un représente la mer, l’autre est un sujet religieux."Devant cette précision extrême, j’ai ressenti une sorte de frisson. J’ai été encore plus étonné quand Alexis a entrepris de me décrire avec minutie le sujet religieux en question, lequel se trouve être un tableau que j’avais peu de temps auparavant acheté à un réfugié italien, et qui possède des particularités nombreuses et frappantes. Il a dit aussitôt : " Il a y a trois personnes sur le tableau - un vieillard, une femme, et un enfant. Est-ce que la femme serait la Vierge Marie ?( Il s’est interrogé à haute voix, comme s’il réfléchissait ). Non ! Elle est trop vieille. Il a continué de la sorte, en répondant à ses propres questions, pendant que je restais parfaitement silencieux. La femme a un livre sur ses genoux, et l’enfant montre avec ses doigts quelque chose qui se trouve dans le livre ! Il y a une quenouille dans l’angle. Effectivement, le tableau représente sainte Anne en train de d’apprendre à lire à la vierge Marie, et tous les détails de la scène étaient corrects. J’ai demandé : " sur quoi le tableau est-il peint ?" Alexis a répondu : " ce n’est ni sur de la toile, ni sur du cuivre. C’est sur une curieuse substance". Après un moment de réflexion, il a commencé à frapper la table avec les jointures de ses doigts, comme s’il essayait de vérifier la nature de la substance en question. Alors il s’est exclamé : " c’est sur de la pierre."(Effectivement le tableau a été peint sur du marbre noir.) " Maintenant, a -t-il continué, je regarde ce qu’il y a derrière. C’est d’une curieuse couleur, entre le noirâtre et le gris. (Derrière le tableau la pierre a excatement cette couleur .). C’est rugueux. Tiens, a-t-il ajouté, c’est bombé." Cette dernière particularité aurait convaincu le plus incrédule. La tableau avait été difficile à encadrer, à cause de la forme bombée de la plaque de marbre sur laquelle il est peint. Ensuite, Alexis a donné de nombreux détails précis concernant ma maison de Norfolk Street. Il a donné une description exacte des deux servantes, l’une jeune, et l’autre âgée. Il a dit que dans mes deux résidences, il n’habitait personne, si ce n’est des gens de maison. (In neither of my abodes there were any but servants), ce qui est exact. Il a semblé prendre plaisir à décrire avec minutie la jeune servante, qu’il trouvait jolie. Il n’a fait aucune erreur pour ce qui concerne la couleur de ses yeux, de ses cheveux, etc. Il m’a dit que, derrière ma maison, se trouve un parc - " un parc qui ne vous appartient pas", a-t-il ajouté avec un sourire. Quand je lui ai demandé s’il voyait quelque chose de remarquable dans le style du mobilier, il m’a répondu : " remarquable si vous voulez. Mais on le voit assez souvent. C’est du style Louis XIV. Puis il a décrit la bibliothèque qui jouxte le salon. Il m’a dit que les fenêtres du salon étaient des fenêtres en saillie, et il a décrit avec précision le cadre d’un miroir sculpté par Grinling Gibbons, qui se trouve sur la cheminée. " La glace, a-t-il déclaré, est petite en comparaison de la bordure. Il y a des fleurs, des fruits, toutes sortes de choses sculptées. "Puis, soudain, il a ajouté : " je vois un portrait qui se reflète dans le miroir. ( ce qui est tout -à-fait exact). Je lui ai demandé de le décrire.Il n’a pas commencé par donner le thème du tableau, mais il a semblé frappé, tout d’abord, par le portrait de la femme qui y figure. " Elle a un corsage rouge, elle porte une draperie noire, ou plutôt brun foncé." Il a continué à décrire les deux enfants , puis, soudain, il a déclaré : " C’est aussi un sujet religieux, une sainte famille". Je lui ai demandé le nom du peintre. Il a d’abord semblé perplexe. Puis il a dit : " il est mort depuis longtemps. " Finalement, il a murmuré, d’une voix caverneuse : Raphaël, et s’est affaissé dans son fauteuil, comme s’il était épuisé par quelque effort. Le fait est que le nom de Raphaël est écrit en lettres d’or sur l’ourlet du vêtement de la Vierge. Puis Alexis a décrit le tableau, de chaque côté de la Sainte famille. ( There is only one on each side )", a-t-il dit. Sur la droite il y a un thème marin une tempête. Sur le tableau, de gauche, il a été plus long. Il a commencé par le décrire purement et simplement comme " un intérieur". Mais, pressé par mes questions, il a donné la description la plus exacte possible d’une oeuvre de Morland, que, effectivement j’ai accrochée à cet endroit. L’intérieur de l’écurie - l’homme avec une brouette, et le cheval gris couché sur le sol - ont été décrits avec précision. Alexis a semblé prendre le cheval en pitié, et a ajouté une étonnante touche finale à sa description en déclarant : " Pauvre bête ! Il a des blessures sur les flancs !"

Quelques précisions sur les faits évoqués. Un chercheur anglais, M. Guy Lyon-Playflair, après avoir lu mon livre, s’est rendu au musée où Townshend a légué sa collection, et il a ainsi pu retrouver deux tableaux qui ont servi de cibles à Alexis. Sur le premier on voit, sans doute possible, la Vierge à l’enfant, avec le nom Raphaël écrit en petites lettres sur l’ourlet du vêtement de la Vierge. Sur le second, on voit l’homme à la brouette, et le vieux cheval couché dans la grange, avec des plaies au flanc. Ici, toute projection de ressemblance peut être exclue, la description est exacte. Il reste donc une hypothèse, et une seule : c’est que le révérend Townshend, un aristocrate britannique, un intime de Dickens, s’est fait le complice d’un jeune saltimbanque parisien. La réduction devient donc de plus en plus délicate. Bien entendu, ce n’est pas à partir d’un fait isolé de ce genre que l’on peut trancher une question aussi difficile, mais par l’insistance d’une masse de faits analogues, couplée à des expériences conduites ici et maintenant. Je m’attarde cependant sur ce point parce que la question de la réalité, dans certains cercles intellectuels, paraît aujourd’hui saugrenue et dépassée. A mes yeux, il s’agit là d’une manoeuvre dilatoire, d’une stratégie d’évitement, et il n’est pas nécessaire de réfléchir très longtemps pour entrevoir les immenses conséquences anthropologiques qu’entraîneraient ces faits de clairvoyance, dès lors qu’ils seraient suffisamment attestés. Or, il se trouve qu’au XX° siècle, d’autres clairvoyants, comme Ossowiecki, Gérard Croizet, Ingo Swann, ou Mac Moneagle, se sont avérés capables de performances comparables à celles que je viens de relater, mais dans des conditions de contrôle évidemment très supérieures. Un cercle herméneutique peut donc se mettre en place, à travers lequel le passé et le futur s’épauleront et se contrôleront mutuellement.

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Je voudrais pour conclure, en laisant de côté la question de la réalité, me donner la liberté de commenter certains processus que l’on peut observer pendant ces voyages magnétiques. Un trait revient sans cesse dans les rapports : c’est qu’Alexis vit et mime avec son corps les événements qu’il est amené à relater. Cette attitude revient si souvent dans les récits, que l’on a l’embarras du choix. S’agit-il par exemple d’un chien qui menace la personne vers laquelle on lui demande de se porter ? Avant même d’avoir compris qu’il s’agit d’un molosse, il tremble de peur et imite tous les mouvements de l’animal. La cible vers laquelle on le dirige est-elle la tête d’un mort ? Dès le début du test, avant même de prendre conscience de ce qu’il palpe, la terreur l’envahit, il hurle de peur. Un aristocrate anglais, Lord Fitzpatrick, l’envoie-t-il visiter sa résidence de Florence ? Il se porte aussitôt à la fenêtre pour voir le paysage avoisinant. Une dame lui demande-t-elle de lui décrire le bateau sur lequel elle est venue des Indes ? Il pénêtre à sa suite dans le navire. De même, chez Alexandre Dumas, quand Jules de Lesseps l’emmène visiter en esprit le palais du Bey à Tunis, il emboîte le pas du diplomate et voit devant lui s’écarter le garde du corps qui barrait l’entrée. Décrivant le frère d ’une dame, qui habite aux Indes, il imite son tic continuel : rejeter sans cesse en arrière ses longs cheveux. Quand le Révérend Townshend lui demande sur quoi est peint son tableau, il frappe la table avec la jointure de ses doigts, " comme s’il essayait de vérifier la nature de la substance en question. " Quand un célèbre médecin parisien, le comte de Vimont l’invite à se porter dans sa bibliothèque, il imite l’expression du buste d’Homère qui s’y trouve. Quand, enfin, la fameuse actrice Céleste Mogador le consulte pour un vol dont son amant Robert vient d’être la victime, il voit aussitôt où habite la voleuse, et se met à marcher comme s’il la suivait :"Pouvez-vous me conduire près d’elle ?" ; demanda Robert, émerveillé comme moi de ce qu’il entendait. "Oui, dit-il, attendez." Il fit tous les détours comme s’il marchait, puis nous dit : " Nous voici rue B. C’est la seconde porte en entrant à gauche, elle loge au quatrième. Oh ! Elle n’y est pas, il y a des femmes, sa mère et sa sœur, la robe d’hier est sur le lit." - "Mais, dit Robert, la voyez-vous ? Qu’a-t-elle fait de la bourse ?" - "Attendez que je la suive ! Tiens, c’est une actrice, non, ce n’est pas un théâtre ; il y a beaucoup de monde et l’on chante, elle va sortir."

En octobre 1843, Alexis est à Rouen avec Marcillet, et, pendant une séance, un consultant incrédule le prie de se porter dans son bureau et de le décrire. Le jeune clairvoyant satisfait à sa demande avec un luxe de détails. " Dans votre chambre, il y a un bureau, mais ce bureau ne touche pas le mur ; il y a tout juste la place de passer, en se serrant un peu, comme ceci." Et, ajoute l’auteur du rapport, Alexis se lève et marche près de la table de jeu, "comme un homme qui craint de heurter une muraille tout proche de lui". L’instant d’après, il repère au mur un pistolet d’apparat ; et, pour vérifier si, comme il le pense, l’arme est neuve, à la demande de Marcillet, il arme les chiens. De tout cela, Alexis est parfaitement conscient. Dans l’analyse qu’il a donnée de sa propre pratique, il a beaucoup insisté sur cette faculté de sympathiser à distance avec les êtres et avec les choses, qui semble à ses yeux absolument essentielle. Or il y a là un trait que l’on retrouve chez les autres voyants qui s’illustrent dans le remote viewing, un trait révélateur d’une forme d’expérience pour lequel la psychologie occidentale ne possède pas les concepts appropriés, mais que l’on trouve fréquemment attestée chez les peuples dits primitifs, et qui peut nous suggérer quelques remarques d’un ordre plus général. Un mot vient immédiatement à l’esprit pour caractériser les processus mentaux mis en oeuvre par le clairvoyant : celui d’intentionnalité, que je prends ici, non pas dans le sens technique qu’il revêt pour les philosophes, mais en son sens usuel. C’est délibéremment, par un acte passionné, conscient et volontaire, qu’ Alexis se dirige vers une cible. Rappelons, une dernière fois, l’étrangeté de sa démarche - une étrangeté qu’à force d’habitude nous finissons peut-être par ne plus apercevoir. Au clairvoyant, on désigne sans préavis un X, un pôle vide : une personne, un lieu, un objet, un événement, passé , présent, ou, plus rarement, futur, connu ou inconnu du consultant, chargé de sens ou indifférent. L’instant d’avant, la cible en question lui était aussi étrangère et indifférente qu’elle pouvait l’être au commun des mortels. Mais il a suffi de solliciter son attention et son désir pourqu’en quelques minutes il soit traversé d’images, de sensations parfois très violentes, et pour que la cible, par palliers successifs, sorte du brouillard, puis atteigne, dans certains cas, une netteté absolue. L’intentionalité, ici, caractériserait le pouvoir que semble se donner la conscience de "plonger" où elle veut dans le réel, de "se rendre" où elle veut dans l’univers, ou, du moins - mais cette restriction est essentielle - dans une bulle spatio-temporelle à l’échelle de laquelle se déroule la vie humaine. Prise en ce sens, la notion comprend à la fois moins, et plus que ce qu’entendent par là les philosophes. Elle comprend évidemment moins, car, à réfléchir depuis un siècle sur l’intentionalité, sur le rapport de la conscience et de l’objet, les diverses écoles de la phénoménologie sont descendues dans des profondeurs qui déroutent totalement le sens commun ; et les techniciens de ce langage ne peuvent que nourrir une certaine condescendance à l’égard d’un usage de la notion d’intentionalité si approximatif, si proche de l’usage commun, si "englué" (selon la terminologie consacrée) dans la couche de la psychologie. De plus, dans le meilleur des cas, les phénomènes présentés dans ce livre ne feront, à leurs yeux, qu’illustrer l’intentionalité propre à tout acte de conscience, de même qu’aux yeux de Freud les processus de la télépathie ne faisaient rien d’autre qu’illustrer le travail du rêve .

Mais la notion d’intentionalité utilisée ici déborde aussi l’usage courant qu’en font les philosophes, pour la bonne raison que la métagnomie transgresse les limites dans lesquelles ces derniers continuent de penser la conscience, qui sont celles, tout bonnement, du sens commun occidental. Examinons, à titre d’exemple, les positions divergentes d’ Husserl et d’Heidegger. Pour le premier, la conscience est d’abord "encapsulée" dans une sorte de sphère intérieure subjective, puis, ensuite seulement, va constituer la sphère des objets. Pour le second, au contraire, c’est le cercle des choses qui " s’autodéclare" , qui "prend l’initiative" pour faire surgir, comme en son creux , la présence humaine . Mais, malgré ces divergences, chez ces deux philosophes, la sphère de la présence humaine reste emprisonnée dans des limites qui sont celles du sens commun occidental, et les discussions et les divergences portent seulement sur la direction des échanges à l’intérieur de la sphère en question. Or, Alexis, qui n’ a pas fait d’études de philosophie, a beau s’en tenir à la conscience commune, il a beau ne pas s’interroger sur la relation entre "l’objet comme tel et le sujet comme tel", ou sur "le fait même qu’il y ait des représentations", ce qu’il met en oeuvre viole les limites de cette sphère : parfois, il se "souvient" d’ un événement dont il n’ a jamais eu connaissance, voire d’un événement futur ; il ressent les douleurs d’un inconnu ; tout en étant dans la pièce ou s’effectue la séance, tout en répondant aux questions que lui posent ses consultants, il est "ailleurs", en empathie partielle avec la personne vers laquelle on l’a dirigé, et ainsi de suite. Bref, il y a élargissement, démultiplication de la sphère de la présence. Pour désigner le mode de présence ici mis en oeuvre, la notion de Da-Sein semble inadéquate, il faudrait inventer un concept nouveau, parler de Da-fort-Sein , de bi ou de pluri présence, comme le faisait Lucien Lévy-Bruhl pour désigner certains modes d’exérience propres aux peuples archaïques. Etrange chassé croisé, dû à une ignorance réciproque : tout en cherchant à se déprendre de la conception commune de la conscience, la phénoménologie contemporaine se cantonnerait dans les limites prescrites par la science occidentale, par le sens commun occidental ; inversement la métapsychique, tout en se contentant trop souvent de la conception banale de la conscience, ébranlerait ces cadres... Cette situation n’est pas sans évoquer celle de la psychanalyse au début du XX° siècle. Les philosophes ont (souvent à juste titre) objecté à Freud qu’il se contentait de la conception commune de la conscience, et ils ont fait la fine bouche. Et pourtant la puissance des matériaux de l’inconscient était telle que la philosophie, qu’elle le veuille ou non, a dû subir l’onde de choc de l’invention freudienne.

Pour en savoir plus :

-  Somnambulisme et médiumnité, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999 (Deux tomes). Voir : Une histoire des sciences psychiques

-  Un voyant prodigieux, Alexis Didier (1826-1886), Les Empêcheurs de penser en rond, 2003. Voir : Le clairvoyant Alexis Didier (1826-1886) : lucidité magnétique et paradigme optique

-  Devenez savants, découvrez les sorciers, lettre à Georges Charpak, Editions Dervy-Sorel, 2004. Extrait : Devenez savants : découvrez les sorciers, Lettre à Georges Charpak

* Ce texte est la version écrite d’une conférence de Bertrand Méheust donnée à l’Abbaye de Fontevreau en juin 2004 lors d’un colloque de psychiatrie.

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