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Les différents aspects du scepticisme

Les différents aspects du scepticisme
Par Dean Radin


Dean Radin, docteur en psychologie, ingénieur, est considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux dans le domaine de la parapsychologie expérimentale. Il dirige le "Consciousness Research Laboratory" de l’Université du Nevada. Il a également travaillé pendant de nombreuses années au département de psychologie de l’université de Princeton, aux laboratoires d’AT&T et de Bell, ainsi que pour le gouvernement americain. Dans cet extrait de son ouvrage "La conscience invisible", Dean radin critique certaines argumentations sceptiques extrêmes.

"Je suis attaqué par deux sectes opposées - les savants et les ignorants. Toutes deux se moquent de moi, m’appelant "le maître à danser des grenouilles". Je sais pourtant que j’ai découvert une des plus grandes forces de la nature." (Luigi Galvani, physicien italien, 1737-1798)

Nous ne cherchons pas ici à condamner le scepticisme, bien au contraire. La pensée critique doit s’appliquer à tout, y compris aux affirmations des sceptiques. Nous allons voir cependant qu’une bonne partie des arguments lancés contre les expériences psi relèvent de motivations parfaitement non scientifiques, telles que l’arrogance, le parti pris et l’idéologie. Ce que la plupart des scientifiques savent - ou croient savoir - sur le psi est rendu confus par l’enthousiasme d’un côté, par le scepticisme de l’autre, tous deux aussi aveugles. L’histoire devrait pourtant nous avoir appris que les extrèmistes, quelle que soit la force de leurs convictions ont rarement raison.

LE DOUTE

"Il y a deux façons de se tromper. L’une consiste à croire ce qui n’est pas vrai. L’autre consiste à refuser de croire ce qui est vrai." (Sôren Kierkegaard)

La nécessité du doute

Le scepticisme, c’est à dire le doute, est un garant de la méthode scientifique.

Les scientifiques réclament des preuves solides et reproductibles avant d’admettre des phénomènes inattendus, ce qui peut demander des dizaines d’années de travail minutieux. Apprendre à fournir ces preuves exige une longue formation dans des disciplines conventionnelles, telles que la procédure expérimentale, l’analyse, la statistique. A ces qualités générales, la recherche portant sur des domaines aussi controversés que le psi doit ajouter un sens de la politique et du relationnel, en plus d’une forte volonté créatrice, pour affronter les résistances de la pensée établie.

Vue de l’extérieur, la science paraît relever d’un processus logique, imperturbable et analytique. C’est parfois vrai, mais elle peut aussi devenir un véritable champ de bataille lorsqu’il s’agit d’évaluer des phénomènes qui bousculent les théories dominantes. Tous les chercheurs psi en sont conscients et doivent faire preuve, pour arriver à leurs fins, de beaucoup d’énergie et de constance.

Quand on doute, mieux vaut faire preuve d’esprit critique

La mentalité scientifique, parce qu’elle repose sur une exigence de précision et d’esprit critique, tombe facilement dans le piège consistant a élaborer de séduisantes généralités qui bloqueront ensuite la marche du progrès. C’est particulièrement vrai pour la recherche psi. Ses pires détracteurs sont aussi ceux qui perpétuent les mythes et les croyances populaires se rapportant aux phénomènes psychiques. Mais, si les scientifiques sérieux hésitent à s’intéresser au psi par peur de mettre leur réputation en péril qui va procéder aux recherches nécessaires ? Les sceptiques endurcis ? Certainement pas : les gens qui tiennent des discours extrêmes ne cherchent pas ; ils sont convaincus d’avoir raison. Ceux qui croient sans réserve au psi ? Pas davantage, parce qu’ils ne voient pas la nécessité de soumettre leur foi à des vérifications scientifiquement rigoureuses. Dans un cas comme dans l’autre, le mot clé est : extrême. Peu d’individus réalisent à quel point les scientifiques sérieux, intéressés par la recherche psi, sont vigilants et sceptiques envers les phénomènes communément considérés comme « psychiques ». Ils grincent des dents quand, à la rubrique « parapsychologues » de l’annuaire, ils trouvent les « spécialistes » les plus douteux. Ils comprennent donc très bien que certains scientifiques mal informés mais bien intentionnés sont persuadés de devoir combattre ce qu’ils prennent pour une montée de l’irrationnel. Nous devons néanmoins leur expliquer que les lieux communs sur la recherche psi sont fréquemment simplistes et, plus souvent encore, complètement erronés. Par exemple, ces quelques lignes du philosophe Paul Churchland pourraient passer aux yeux de beaucoup de personnes cultivées pour de simples paroles de sagesse :

« Malgré les innombrables déclarations et anecdotes de la presse populaire et malgré les rares tentatives de recherche sérieuse en la matière, il n’y a aucune preuve significative ou crédible que de tels phénomènes existent. Le gouffre béant entre la croyance populaire et la réalité demanderait en soi une recherche. Car il n’y a pas un seul effet parapsychologique qui puisse être reproduit de manière incontestable dans un laboratoire équipé pour effectuer et contrôler une telle expérience. Pas un ! »

C’est une flagrante contrevérité. Nous avons pu constater qu’une demidouzaine d’effets psi ont été reproduits des dizaines ou des centaines de fois à travers le monde. Autre exemple de cette sagesse bienséante : le poncif selon lequel les illusionnistes « savent bien » qu’aucun phénomène psychique n’est vrai. En fait, comme le remarque le parapsychologue George Hansen :

« Bien que le grand public ait tendance à prendre les magiciens pour des démystificateurs, c’est le contraire qui est le plus souvent exact. En 1989, Birdsell a sondé un groupe de ces professionnels et il a trouvé que 82 d’entre eux croyaient en l’existence de l’ ESP. En 1983, Truzzi cite une enquête effectuée parmi des magiciens allemands : 72,3 d’entre eux pensent que le psi est probablement réel. De nombreux illusionnistes réputés ont exprimé la même conviction. [...] Le scepticisme des magiciens à l’égard du psi est simplement un mythe. »

Prendre le scepticisme avec scepticisme

Mais pourquoi perdre du temps à dénoncer les critiques, quand nous n’avons qu’à nous référer aux chapitres précédents de ce livre pour montrer que les preuves expérimentales abondent ? D’abord, parce que peu de gens savent que les arguments de nos adversaires ont depuis longtemps été réfutés dans leurs moindres détails. Ensuite, parce que ce harcèlement n’est pas seulement ennuyeux. A force de qualifier les études psi de « pseudo-sciences frauduleuses », on finit par paralyser les recherches. Dans la revue Nature, le psychologue britannique David Marks a écrit :

« La parascience a toutes les caractéristiques d’un système magique qui se couvrirait du manteau de la science. Jusqu’à ce qu’une découverte significative soit faite, la science est en droit de l’ignorer, mais il est important de dire pourquoi : la parascience est un système pseudo-scientifique de croyances infondées baignant dans l’illusion, l’erreur et la fraude. »

De telles accusations sont pernicieuses, parce que les découvertes ne se font pas toutes seules. Publiées dans des médias influents, ces opinions ont dissuadé beaucoup de scientifiques de s’aventurer dans la recherche psi. Les sources de financement, dans le privé ou le public, hésitent à soutenir des études qualifiées de « pseudo-science ». Heureusement, quelques personnes savent faire la différence entre les idées reçues et la quête du savoir.

LE SCEPTICISME AUJOURD’HUI

« La découverte de la vérité est moins entravée par l’apparence fallacieuse des choses- qui mène à l’erreur - ou par la faiblesse du raisonnement que par les opinions préconçues. » (Arthur Schopenhauer)

En 1993, le parapsychologue Charles Honorton, de l’université d’Edimbourg, a fait le point sur ce que les adversaires des expériences psi avaient autrefois coutume d’affirmer et qu’ils ne peuvent plus dire aujourd’hui. Il a démontré que pratiquement tous leurs arguments ont été anéantis par les nouvelles procédures expérimentales. Celles-ci ne sont évidemment pas « parfaites », la perfection n’existant pas dans la science empirique, mais elles répondent désormais aux exigences les plus rigoureuses.

Ce que les sceptiques avaient coutume de dire

Les détracteurs du psi avançaient toujours les mêmes arguments : le psi était impossible, puisqu’il violait les lois de la physique ; ses effets n’étaient pas reproductibles, donc les expériences apparemment réussies relevaient seulement du hasard ou de la fraude. Aujourd’hui, les sceptiques informés reconnaissent, à l’instar de Ray Hyman, que certains effets sont « astronomiquement significatifs ». C’est là une concession majeure car elle déplace le débat de la simple existence de ces phénomènes à leur interprétation. Elle implique également que, lorsqu’ils ressassent leurs vieux griefs, les sceptiques endurcis sont aussi mal informés des progrès actuels de la parapsychologie que de ceux du scepticisme !

Comme le souligne Honorton, les anciennes critiques partaient du principe que le psi n’existe pas, donc qu’une expérimentation « parfaite » ferait disparaître toute trace d’effet psi. Mais aujourd’hui, la qualité des méthodologies élimine cet argument, et l’usage de la méta-analyse confirme que l’on ne peut pas attribuer à de banales imperfections techniques le pourcentage cumulatif des succès. Après avoir exploité pendant des dizaines d’années les défaillances expérimentales jusqu’à l’absurde, Hyman et les autres sceptiques « professionnels » ont dû admettre qu’ils se trouvaient à court d’explications plausibles. Toutefois, il n’est pas facile d’abandonner les convictions de toute une vie, même quand elles sont fausses ! Pour les conserver malgré tout, la controverse s’efforce d’imaginer des échappatoires plus ingénieuses que la simple dénégation.

Ce que disent aujourd’hui les sceptiques

Leur argumentation suit une certaine logique. Ils veulent bien admettre que plusieurs expériences irréprochables démontrent qu’il existe effectivement quelque chose, mais ils ne concèdent pas que ce « quelque chose » puisse être de nature psi. Avec ce type de raisonnement, on arrive à soutenir que le football n’existe pas ! Certes, on voit souvent des groupes de onze joueurs se réunir en tenue bariolée pour courir après un ballon, mais cela ne prouve rien... Rappelons-nous que les parapsychologues en général ne prétendent pas comprendre ce qu’est « le psi ». Ils s’efforcent simplement de réaliser des expériences conformes aux exigences scientifiques, afin d’étudier des phénomènes observés tout au long de l’histoire dans toutes les cultures. Quant à la critique fondamentale selon laquelle tout un siècle de recherches n’a pas abouti à une connaissance claire de ce domaine, il est facile de la retourner. Après un siècle de recherches, les psychologues s’interrogent encore sur des phénomènes aussi élémentaires que la conscience, la mémoire l’apprentissage, la perception. Au bout d’un siècle d’efforts soutenus et coûteux, la psychophysiologie ne comprend toujours pas comment les processus électrochimiques à l’oeuvre dans le cerveau se transforment en activité consciente. Si nous adoptons le raisonnement des sceptiques, dont bon nombre sont justement des psychologues, la psychologie conventionnelle est un pitoyable échec.

Une étrange controverse

La controverse sur le psi, poursuit Honorton, diffère considérablement des débats qui ont cours dans les disciplines conventionnelles. En règle générale, des groupes de chercheurs discutent les hypothèses, critiquent les méthodes, collectent des données en vue de nouvelles expériences, etc. Ces mêmes échanges animés ont lieu lors des réunions annuelles de la Parapsychological Association, comme dans les revues consacrées à la recherche psi. En réalité, la seule différence tient à ce que les détracteurs du psi critiquent avec acharnement les méthodes autant que les hypothèses, mais ne les mettent pratiquement jamais à l’épreuve. C’est le cas des sceptiques actuels, qui écrivent beaucoup mais n’ont jamais effectué la moindre recherche originale. Leur raisonnement est d’ailleurs limpide : puisque le psi ne peut pas exister, pourquoi perdrions-nous du temps et de l’argent à l’étudier ? Contentons-nous de persuader autrui que seule notre position est juste, scientifique, éthique. Bonne stratégie, mais qui n’a absolument rien de scientifique. Ces critiques prennent d’ailleurs grand soin de ne pas se risquer sur le terrain de la preuve scientifique. Le militant Martin Gardner, par exemple, écrit en 1983 :

« Comment le public peut-il savoir que, pendant cinquante ans, des psychologues ont fait de leur mieux pour reproduire les expériences psi classiques, avec un total insuccès ? C’est cela et rien d’autre qui a conduit la parapsychologie à sa perpétuelle stagnation. Des données positives continuent à être délivrées par un minuscule groupe d’enthousiastes, pendant qu’un groupe de sceptiques beaucoup plus vaste accumule des preuves négatives. »

Honorton commente : « Gardner n’essaie pas d’apporter la preuve de son affirmation, et il serait bien en peine de le faire. Car c’est de la pure fiction. Allez donc chercher les expériences des sceptiques, et vous verrez ce que vous rapporterez". En outre, où est le « beaucoup plus vaste groupe de sceptiques » ? Dix ou peut-être quinze adversaires du psi sont responsables de tout ce qui a été publié à son encontre. Ray Hyman ajoute un argument intéressant, suggérant que la parapsychologie n’est pas une « véritable science » :

« Toutes les sciences, sauf la parapsychologie, se construisent sur des données antérieures. Celles-ci augmentent continuellement, mais en incluant les recherches originelles. En parapsychologie, les données augmentent très peu, parce que les expériences antérieures sont perpétuellement rejetées et que de nouvelles prennent leur place. »

Si c’était vrai, les méta-analyses recueillies dans ce livre n’existeraient pas. Comme nous l’avons évoqué, les premiers tests sur les transferts de pensée ont mené aux expériences de télépathie avec des dessins, lesquelles ont inspiré les télépathies dans le rêve, puis les techniques Ganzfeld. Les jets de dés ont abouti à l’expérimentation GNA. Bref, les chercheurs ont constamment pris en compte les résultats acquis ; pour répondre aux critiques, ils ont perfectionné sans relâche la méthodologie et les théories. En un sens, certains sceptiques ont apporté à ces travaux des contributions importantes, à force d’exiger des preuves empiriques de plus en plus indéniables. Par la faute de leurs prédécesseurs, les sceptiques d’aujourd’hui se retrouvent à court d’objections plausibles. Les astuces de rhétorique sont tout ce qui leur reste pour défendre leurs a priori. Mais cet acharnement illogique n’est pas inoffensif, comme l’a conclu Honorton :

« Encourager les polémiques qui dénaturent des recherches sérieuses n’est pas sans danger pour la science. De semblables campagnes sont non seulement contre-productives, mais elles menacent de corrompre l’esprit et la fonction de la science, en faisant douter de sa crédibilité. Les trucages de l’histoire, les contradictions logiques, les dissimulations de faits sur lesquels repose l’argumentation des [...] critiques n’ont rien à voir avec le jugement informé ni avec le scepticisme authentique. C’est de l’invective partisane sous couvert de scepticisme. »

LES TACTIQUES DU SCEPTICISME

Examinons de plus près les ruses de rhétorique dont se servent régulièrement les adversaires inconditionnels de la recherche psi...

L’accusation d’insignifiance

Certains admettent en renâclant que les effets psi sont réels, mais c’est pour ajouter qu’ils sont trop faibles pour présenter le moindre intérêt. Ces phénomènes sont, pour le psychologue E. G. Borring, « une corrélation vide ». Selon son confrère S. S. Stevens, « les signaux de l’ESP sont simplement trop minimes pour que l’on s’y intéresse ». Récemment, la psychologue britannique Susan Blackmore s’est posé la question suivante : si la perception extra-sensorielle existe, pourrait-elle nous apprendre quelque chose sur la conscience ? Pour répondre, elle s’est référée au postulat béhavioriste des années 50, selon lequel la notion de conscience est illusoire et n’a aucune signification. Très logiquement, elle en a déduit que, même si le psi est réel, il ne pourra rien nous apprendre sur quelque chose d’irréel. Cette position déroutante ne semble pas avoir rencontré un franc succès, même parmi les sceptiques endurcis. Variation sur le thème de l’insignifiance : le mathématicien A. J. Ayer a écrit, dans le Scientific American :

« - La seule chose remarquable chez un sujet auquel on prête une faculté de perception extra-sensorielle est qu’il devine habituellement mieux les cartes que les gens ordinaires. Mais le fait qu’il fasse "mieux que le hasard" ne prouve rien en soi. »

Une telle conclusion est ahurissante. Qu’il soit statistiquement possible de faire « mieux que le hasard » entraîne des conséquences théoriques proprement révolutionnaires. En outre, certains phénomènes, faibles au départ, peuvent être très amplifiés lorsqu’ils sont mieux compris. Comparez donc les phénomènes électriques ténus et erratiques que l’on observait voici cent cinquante ans avec la formidable puissance que l’homme exploite de nos jours...

LES PRÉJUGÉS

"L’ignorance est plus sûre d’elle-même que la connaissance ; ce sont ceux qui savent peu, et non ceux qui savent beaucoup, que l’on entend affirmer avec certitude que tel ou tel problème ne sera jamais résolu par la science." (Charles Darwin, De l’origine des espèces, 1871)

Le préjugé - soutenir une opinion sans connaître les faits - est une constante de la nature humaine. Il est tellement plus facile de concevoir impulsivement une idée et de s’y tenir que de prendre le temps et la peine de l’éprouver au contact du réel ! La recherche psi se heurte constamment aux préjugés. Philip Andersen, un physicien de Princeton, suppose que le psi est incompatible avec la physique. C’est pourquoi il a déclaré, dans un éditorial de Physics Today :

« Si de tels résultats sont corrects, nous pouvons alors transformer le National Institute of Standards and Technology en casino, nos classes de physique en séances de spiritisme et renvoyer nos prix Nobel. [...] C’est pourquoi les physiciens ne prennent pas ces expériences au sérieux, du moins jusqu’à ce qu’elles puissent être : 1) reproduites ; 2) par des chercheurs indépendants et sceptiques ; 3) dans des conditions de sécurité maximales ; 4) avec des statistiques indiscutablement fiables. Curieusement, les parapsychologues qui prétendent avoir des résultats positifs rejettent invariablement ces conditions. »

II est clair qu’Andersen ignore absolument tout de la question, mais qu’il a une confiance absolue dans son propre jugement. Des sceptiques ont même reconnu qu’ils se refusent à croire l’évidence. Ainsi le psychologue Donald 0. Hebb, qui écrivait en 1951 : " Pourquoi n’acceptons nous pas l’ESP comme un fait psychologique ? Rhine nous offre pourtant assez de preuves pour nous en convaincre. [...] Je ne vois pas quel autre motif mes collègues ont pour le rejeter. /.../ ; Mon propre motif de rejet est, au sens littéral du mot, un préjugé. » En 1955, le psychologue G. R. Price a déclaré que, puisque le psi est manifestement impossible, il ne reste qu’une explication plausible : la fraude. Dans un éditorial de Science, il commence par écrire avec bon sens :

« Les partisans des phénomènes psychiques [...] semblent avoir gagné une bataille décisive et pratiquement réduit l’opposition au silence, [...] Cette victoire est le résultat d’une quantité impressionnante d’expériences soigneuses et d’arguments intelligents [... ] Contre tant de preuves, la seule défense qui reste au scientifique sceptique est d’ignorer ce travail lui-même, comme ses conséquences. Il se borne donc à nourrir [...] quelque réticence envers une petite partie, tout au plus, des études publiées. Mais ces découvertes (qui défient nos concepts mêmes de l’espace et du temps) sont - si elles sont valides - d’une importance énorme [...], aussi ne peuvent-elles pas être ignorées. »

Puis il affirme que, puisque l’ESP semble « incompatible avec les théories scientifiques courantes », il est plus sensé de croire que les parapsychologues ont triché que d’admettre sa réalité. Price s’est appuyé sur le fameux essai de David Hume (1711-1776) sur les miracles. Le philosophe anglais raisonnait ainsi : nous savons que les gens mentent quelquefois, mais nous n’avons pas de preuves qu’il y ait des miracles, donc il est plus logique de croire que les prétendus miracles sont des mensonges plutôt que de croire à la réalité des miracles. Le psychologue américain concluait donc :

« Mon opinion quant aux découvertes des parapsychologues est que beaucoup d’entre elles résultent d’erreurs factuelles ou statistiques ou de perceptions involontaires, et que, lorsque les résultats ne peuvent pas s’expliquer ainsi, ils sont imputables à la fraude délibérée ou à des maladies mentales légères. »

Un autre adversaire, le psychologue britannique Mark Hansel établissait la fraude en principe :

« S’il y a la possibilité d’un tour de passe-passe, l’expérience doit être récusée, que l’on ait pu déceler ou non si un truc a vraiment été employé. [...] [Donc] il est sage de postuler dès le départ que l’ESP est impossible, puisque ce point de vue est conforme à une masse de connaissances. »

Ce scepticisme partisan cherche des raisons probantes pour se justifier, mais sa conviction profonde repose sur un double sophisme : les connaissances scientifiques du moment sont complètes et les phénomènes psi sont définitivement incompatibles avec elles. Nous allons voir, à propos d’une affaire récente, grâce à quelles manipulations cette imposture parvient à perdurer.

Un rapport du National Research Council

En 1984, le Research Institute de l’armée des États-Unis a demandé à la première institution savante du pays, la National Academy of Sciences (NAS), d’étudier les différentes techniques susceptibles d’améliorer les performances humaines. Ce qui signifiait, entre autres : l’apprentissage accéléré, la programmation neurolinguistique, le bio feedback, la parapsychologie. La NAS a chargé sa principale agence de recherches, le National Research Council (NRC), de constituer une commission scientifique. Comme il est souvent sollicité afin d’évaluer des questions novatrices ou controversées, le NRC suit explicitement une règle de stricte impartialité, exigeant que les membres de ses commissions n’aient aucun conflit d’intérêt à propos des sujets en cause. Le 3 décembre 1987, le NRC a convoqué une conférence de presse à Washington DC, pour faire connaître ses conclusions18. John A. Swets, le président de la commission, a déclaré : « Nos conclusions les plus claires concernent probablement la parapsychologie. » En effet, elles s’achevaient par : « La commission ne trouve aucune justification à la recherche qui se poursuit depuis cent trente ans sur l’existence des phénomènes parapsychologiques. Fort surpris, le conseil de la Parapsychological Association a confié à trois de ses experts le soin d’examiner le rapport en détail. Ces spécialistes étaient John Palmer, psychologue au Rhine Research Center de Durham ; Charles Honorton, alors directeur du Psychophysical Research Laboratories, de Princeton ; Jessica Utts, professeur de statistique à l’université de Californie. Après enquête, ils ont rendu leurs conclusions, signalant en particulier trois points très importants.

Premièrement : les deux principaux évaluateurs de la commission, les psychologues Ray Hyman et James Alcock, étaient les auteurs de plusieurs publications accusant la parapsychologie de ne pas être une science légitime. En revanche, il n’y avait parmi les membres de la commission aucun chercheur psi, ce qui constituait une violation de la politique constamment proclamée par le NRC.

Deuxièmement : le rapport ne mentionnait pas les études favorables à la recherche psi, mais citait largement deux textes qui en justifiaient le rejet. Et comme si cela ne suffisait pas, le président de la commission NRC avait téléphoné à l’auteur d’un troisième texte, Robert Rosenthal, de Harvard, pour lui demander de modifier ses conclusions, parce qu’elles étaient en faveur de la parapsychologie.

Troisièmement : le rapport NRC dissimulait une contradiction interne. Alors que la conclusion rendue publique pendant la conférence de presse affirmait l’inexistence des phénomènes psi, le texte même du rapport admettait que la commission se reconnaissait incapable de proposer une explication alternative aux résultats étudiés. La recommandation suggérant que l’armée continuait à suivre la recherche psi, aux États-Unis ou en Union soviétique, et qu’elle faisait même procéder à des expériences spécifiques, était passée sous silence. Bref, l’étude du NRC en elle-même démentait l’interprétation qui en avait été publiquement donnée.

Cette manipulation s’est révélée encore plus flagrante lorsqu’un reporter de la Chronicle of Higher Education a demandé au président de la commission, John Swets, pourquoi il était intervenu auprès de Rosenthal pour lui faire retirer ses conclusions trop favorables. « Nous avons pensé que la qualité de notre analyse était meilleure, a répondu Swets, et nous ne voyions pas pourquoi nous aurions dû exprimer un avis pondéré. » Il a conclu : « Je ne me sens pas obligé de tenir compte de tous les points de vue. » Autrement dit, cet expert scientifique n’hésitait pas à créer un problème de « dossiers de fonds de tiroirs », en supprimant les éléments positifs qui ne convenaient pas à sa politique.

Avec de semblables procédés, on comprend mieux pourquoi la recherche psi connaît tant de difficultés à se faire accepter. Ray Hyman était un membre fondateur du Committee for thé Scientific Investigation of the Claims of the Paranormal, association vouée au combat passionné contre la parapsychologie. Il siégeait au conseil exécutif d’une organisation partisane, en même temps qu’il était chargé par le NRC de procéder à une évaluation impartiale de ces problèmes. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ait déclaré lors de la conférence de presse : « La mauvaise qualité de la recherche psi a été une surprise pour nous tous. » Alors qu’en fait, le rapport disait : « Cette recherche est de plus grande qualité que ne le supposent beaucoup de critiques. » L’affaire a fait des vagues. La commission NRC a commandé dix articles de fond rédigés par divers experts. L’un de ces documents, rédigé par Dale Griffin, de Stanford, explique combien il est difficile de procéder à une évaluation objective quand on s’est publiquement engagé pour une cause :

« La force la plus puissante qui motive notre désir de protéger nos convictions - des attaques extérieures, de notre propre interrogation et du défi lancé par de nouvelles preuves - est bien l’engagement public. »

L’article rédigé par les psychologues Monica Harris et Robert Rosenthal, de Harvard, évoque des accusations de « mauvaise qualité ». Évitant d’être trop techniques, ils montraient notamment que l’expérimentation Ganzfeld était d’un grand intérêt car elle atteignait une moyenne de succès d’environ 33 , dépassant donc largement les 25 de résultats imputables au hasard (comme nous l’avons vu dans le chapitre 5, p. 73). Après avoir comparé la qualité de ces expériences à quatre autres études, dans des domaines autres que la parapsychologie, ils concluaient que « seules les études de l’ESP Ganzfeld ont répondu régulièrement à des exigences expérimentales rigoureuses ». Il est inutile de nous attarder sur cette évidence : les préjugés les plus fallacieux sévissent dans les sciences comme dans toutes les autres activités humaines. C’est une règle à ne pas oublier, surtout quand nous nous trouvons devant des témoignages de partis pris moins faciles à détecter que dans l’affaire du rapport NRC.

Critiques légitimes ou infondées

On croit trop souvent que toutes les critiques scientifiques se valent. C’est cependant loin d’être toujours le cas. Les scientifiques appliquent souvent et sans même y penser un double critère d’évaluation : l’un envers les disciplines nouvelles ou controversées, l’autre à l’égard des sciences établies. Or, s’il est exclu de toucher à ces dernières, rien d’innovant ne pourra être légitimé. Pour être légitime, la critique doit être à la fois contrôlée et attestée. On doit pouvoir répondre à la question suivante : les expériences en cause ont-elles été confirmées par des reproductions indépendantes et réussies ? Nous avons vu que suffisamment d’expériences psi ont satisfait à ces deux critères de base. Mais, souvent, le scepticisme ne capitule pas devant l’évidence. Il s’obstine à répéter des objections infondées. On dit : « Beaucoup de phénomènes que l’on croyait autrefois paranormaux ont maintenant des explications normales. » Mais cet argument n’est pas valide, d’abord parce qu’il s’applique à la découverte scientifique en général, et aussi parce qu’il ne faut pas conclure que des effets n’existent pas sous prétexte qu’ils ont seulement été redéfinis. On entend aussi fréquemment ce sophisme : « II a été prouvé que des phénomènes paranormaux résultaient d’erreurs ou de fraude, donc on a raison d’ignorer ceux qui ont été rigoureusement établis »... A ce compte là il faut récuser toutes les sciences car aucune n’est à l’abri d’erreurs involontaires ou de fraudes délibérées.

Autre allégation fumeuse : Il n’y a pas de théories du psi. Cette critique est également infondée, parce que l’on peut dire la même chose de nombreux phénomènes ou concepts fondamentaux, comme celui de conscience ou de gravitation : ce n’est pas parce que la science comprend mal certaines choses qu’elle doit cesser de s’en occuper.

Des esprits critiques accusent encore le psi de ne pas pouvoir se produire a volonté, ses variables étant incontrôlables. On peut répondre a cela qu’il y a des quantités de phénomènes sur lesquels l’homme n’a pas de contrôle assuré, à commencer par certains aspects du comportement humain. Les effets psi sont relativement contrôlables dans la mesure où l’on parvient à en produire quand on demande aux gens de faire certaines choses avec leur esprit. Ils ne réussissent peut-être pas à tous les coups, mais c’est aussi fréquemment le cas dans la plupart de leurs activités. Poussés par leur ignorance, les critiques affirment parfois que "l’on ne peut pas distinguer le psi du hasard sans l’aide de la statistique". Il en est de même pour presque toutes les expériences en biologie, psychologie, sociologie ou médecine. Si l’on était toujours capable de dissocier nettement les signaux et les bruits de fond, on se passerait des statistiques. La litanie des critiques les plus courantes pourrait occuper des pages entières. Néanmoins il est clair, je suppose, que l’écrasante majorité de ces accusations est inepte, soit parce qu’elles s’appliquent également aux sciences établies, soit parce qu’elles ne peuvent pas être attestées.

LES DISTORSIONS

Dans les médias populaires

Une autre raison du discrédit dont souffre le psi tient à la présentation qui en est faite dans les médias comme dans les manuels scolaires. Dans le numéro de juillet 1996 de Newsweek, on trouve un article intitulé « En marge de la science. Est-ce qu’il y a quelque chose ? Des preuves, s’il vous plaît ! » Ce dossier, réalisé par la journaliste Sharon Begley est un bon exemple des non-sens répandus dans la grande presse. Il débute ainsi

« Est-il vrai que les extraterrestres ont déjà débarqué sur Terre ou vont bientôt le faire ? un scénario de ce genre comme celui du film Independence Day, ne violerait aucune des lois de la nature. D’autres croyances marginales, comme la télépathie et la psychokinèse, ne sont au contraire crédibles que si l’on ignore deux ou trois siècles de science élémentaire. »

Ce type de raisonnement ne précise pas quelles « lois de la nature » sont violées, pour la simple raison qu’il n’existe pas de tels absolus immuables. La science s’appuie sur des notions assez stables, mais toujours sujettes à des développements et à des révisions. Faut-il rappeler que la relativité et la mécanique quantique ont renouvelé radicalement des « lois » classiques très bien établies depuis le XVIIe siècle ? Les journalistes comme Sharon Begley présument que nos connaissances auraient atteint leur aboutissement à la fin du XXe siècle et que les « lois » actuelles pourraient, être gravées pour toujours dans le marbre. Et, malgré ce qu’elle semble croire, les visites d’extraterrestres ne sont évoquées que dans des histoires ou des photographies douteuses. Alors que les preuves du psi reposent sur un siècle d’expériences répétées... Mais le statu quo culturel est si bien implanté qu’une journaliste de la très grande presse croirait plus volontiers aux petits hommes verts (ou gris !) qu’à des observations contrôlées en laboratoire. Après avoir correctement décrit les procédures Ganzfeld et signalé l’étude de Honorton montrant que les réussites atteignaient 33 contre 25 de résultats imputables au hasard, Sharon Begley pose la question :

« Était-ce de la télépathie ? Les expériences ne prennent pas en compte le fait que les gens qui entendent un "bruit blanc" pensent à l’eau plus souvent qu’au sexe (c’est du moins ce qu’ils disent) ; si les cibles représentent des plages plus souvent qu’un couple au lit, les résultats traduiront ce choix, sans effet télépathique. Et puis, les récepteurs tendent à choisir la première ou la dernière image qui leur est proposée ; si l’expérimentateur ne veille pas à ce que la cible n’apparaisse pas en premier ou en dernier lieu, le taux des succès sera trompeusement élevé. »

Ces critiques sont techniquement valides car on peut les éprouver. Soyons assez sceptiques pour les tester. Est-ce que les cibles contenant de l’eau apparaissent plus souvent que celles à contenu sexuel ? Non. Est-ce que les cibles sont disposées fréquemment en première ou en dernière place ? Non. Est-ce que les expérimentateurs sont assez niais pour ne pas y avoir pensé ? Non ! L’article continue :

« Le sceptique Ray Hyman, de l’université de l’Oregon, a trouvé que, dans l’expérience menée à Edimbourg, les cibles vidéo qui étaient utilisées seulement une ou deux fois restaient proches du hasard, tandis que, si elles apparaissaient trois fois ouplus, elles induisaient un succès "télépathique" de 36% . Pourquoi cela ? Parce qu’un clip projeté plusieurs fois diffère d’un clip qui n’a jamais été envoyé, et qu’un récepteur malin ne manque pas de s’en apercevoir. »

Nous avons vu, au chapitre 5 (p. 73), que le système Ganzfeld utilisé à l’université d’Edimbourg avait employé deux appareils vidéo distincts ce qui n’a pas affecté des résultats pratiquement identiques à ceux que Honorton a mesurés ailleurs. On retrouve l’argument inlassablement ressassé : le psi s’explique par des défauts de procédure. Un autre article poursuit le même propos :

« Sur les 28 études analysées par Honorton en 1985, 9 venaient d’un labo que Susan Blackmore, de l’University of West Eneland avait contrôlé. Les résultats, a-t-elle déclaré, sont "clairement compromis par des "erreurs accidentelles", où l’expérimentateur pouvait avoir connu la cible et incité le sujet à la choisir. »

Begley omet deux détails : Blackmore n’a jamais prouvé que le défaut supposé avait réellement eu lieu ; et, après que les études en cause eurent eté écartées de la méta-analyse, les résultats des expériences restantes sont restés exactement les mêmes. Décrivant encore les expériences à interaction esprit-matière avec générateurs aléatoires conduites au laboratoire du PEAR de Robert Jahn, elle ajoute :

« Quant aux résultats de Jahn, il y a deux problèmes Le premier : un des sujets, appartenant paraît-il à son équipe, est responsable de la moitié des succès, quoiqu’il n’ait participé qu’à 15 des tirages. Le second : des comportements bizarres de la machine laissent penser que les expérimentateurs ont ignoré certaines données négatives. Jahn dit que c’est virtuellement impossible. Mais d’autres labos, utilisant la machine de Jahn, n’ont pas obtenu les mêmes résultats. »

Comme nous l’avons vu dans le chapitre 8 (p. 141), les résultats ne dépendaient pas d’une personne en particulier et ne différaient pas spectaculairement d’un sujet à l’autre. L’allusion aux « bizarreries » est du dénigrement pur, sans précision ni référence. L’accusation de routine qui consiste a dire que les résultats de Jahn n’ont pas été reproduits est de l’affabulation rituelle, plus de 70 chercheurs ayant reproduit des performances semblables. Certes, on ne peut pas s’attendre à une rigueur exemplaire dans un article de magazine. Mais nous avons affaire ici à de la desinformation diffamatoire. Peut-on espérer que les discussions menées par des universitaires soient plus exactes et plus neutres ?

Dans les ouvrages académiques

En 1985, le psychologue Irvin Child, à l’époque président du département de psychologie à l’université de Yale, a étudié les expériences de télépathie en rêve du programme du Maimonides Hospital, pour la revue de l’American Psychological Association, American Psychologist. Il s’est particulièrement intéressé à la comparaison entre ce qui avait eu réellement lieu et les comptes rendus publiés par les psychologues sceptiques. Il a d’abord examiné l’édition 1980 du livre contre la recherche psi du Britannique Mark Hansel. La stratégie de celui-ci consistait à poser qu’une faute méthodologique pouvait être concevable, donc qu’elle devait avoir eu lieu, puisque c’était une explication plus vraisemblable que l’existence du psi. Hansel manipulait l’information de telle sorte que le lecteur était conduit à croire à la fraude, alors que c’était extrêmement peu probable, étant donné les contrôles exercés par les chercheurs. Hyman lui-même s’est déclaré d’accord, déclarant en 1984 dans une émission du programme de vulgarisation scientifique « Nova » :

« Hansel a tendance à croire que, si une expérience est susceptible de fraude, cela prouve aussitôt qu’elle ne peut apporter une preuve du psi. Je sympathise avec les parapsychologues quand ils rétorquent que l’on pourrait en dire autant de toutes les expériences dans le monde car il est impossible d’en faire une qui soit sûre à 100 . Cela vaut pour l’ensemble de la science. »

Child s’est ensuite penché sur l’ouvrage écrit en 1981 par le psychologue James Alcock, de l’université de York. Celui-ci affirme que la motivation des parapsychologues est religieuse, une « quête de l’âme » laïcisée. Dans son livre, il rejette toutes les expériences psi, évidemment faussées par ces arrière-pensées. Mais, quand il critique la méthodologie de l’expérimentation du Maimonides Hospital, Child fait observer que :

« Alcock [...] ne semble pas comprendre que ces expériences s’appuient sur des contrôles exactement semblables à ceux qu’utilisent d’innombrables psychologues dans d’autres recherches de structure logique similaire. »

Un livre des psychologues Léonard Zusne et Warren H. Jones44 décrivait l’expérience de telle façon que leurs lecteurs, s’ils n’avaient pas d’autres informations, devaient forcément croire en la totale incompétence des chercheurs du Maimonides. Child concluait ainsi :

« Tout le monde peut aisément vérifier ce simple fait : le compte rendu donné par Zusne et Jones est grossièrement inexact. »

Après avoir accumulé les description abusives, Child constatait finalement que les livres passés en revue commettaient « une falsification factuelle des expériences presque incroyable ». Mais ce n’était que la partie émergée du proverbial iceberg. Bon nombre d’ouvrages généraux de psychologie ne travestissent pas moins l’expérimentation psi. Si ces manuels de base enseignent aux étudiants que ces recherches sont stupides ou naïves, il est bien compréhensible que les futurs scientifiques et professeurs gardent l’impression qu’elles ne présentent aucun intérêt.

Dans les manuels de psychologie

"II n’y a pas de meilleur soporifique et sédatif que le scepticisme" (Friedrich Nietzsche)

Le psychologue Miguel Roig et ses collègues ont publié en 1991 une analyse détaillée de la façon dont était présentée la parapsychologie dans les manuels d’introduction à la psychologie. Ils en ont examiné 64, publiés entre 1980 et 1989, dont 43 faisaient allusion au psi. C’est en soi révélateur : un tiers de ces ouvrages de base ne mentionnaient même pas un sujet que tous les étudiants trouvent captivant. Sur les 43 manuels, 8 signalaient que, depuis les années 70, les parapsychologues utilisent le terme « psi » pour désigner les phénomènes psychiques, et 21 évoquaient les tests ESP de Rhine. Ces derniers étaient présentés comme étant toujours d’actualité, alors qu’ils ne sont plus guère pratiqués depuis trente ans. A part cela, quelques expériences psychiques spontanées, étaient résumées et discutées : c’est-à-dire expliquées en termes de processus sensoriels mal compris, de coïncidences et d’illusions. Les exposés s’achevaient en général sur un wait and see peu compromettant. Le manque de reproductibilité était considéré comme le problème majeur de la parapsychologie par 35 des 43 livres, avant la mauvaise qualité de l’expérimentation et la fraude. Peu d’ouvrages évoquaient les développements réalisés depuis les années 70 : 9 mentionnaient les expériences GNA, 3 celles de télépathie en rêve et 1 seul les études Ganzfeld. Roig et ses collègues ont conclu :

« La plupart des comptes rendus trahissent un manque de familiarité avec le domaine [...] ; il y a une confiance inacceptable en des sources de seconde main, souvent écrites par des non-parapsychologues critiques qui, du moins dans certains cas, ont déformé ou omis de présenter des recherches prometteuses. Nous en concluons que la majorité des manuels, quand ils évoquent le sujet, donnent une vision dépassée et souvent trompeuse de la parapsychologie. »

C’est regrettable, mais pas surprenant. Les livres scolaires reflètent le statu quo, un statu quo qui refuse de connaître les derniers progrès de la recherche psi. Alors pour quelle raison tant de psychologues universitaires persistent-ils à donner de cette recherche une image aussi déformée ?

LES MOTIVATIONS

Les sceptiques se plaisent à dire que quiconque croit au psi est affligé d’une aberration mentale l’empêchant de voir la vérité. James Alcock suggère que cette « affection » provient du désir caché de justifier des croyances religieuses. Il a préparé un rapport de quarante pages à l’usage de la commission NRC évoquée plus haut, massacrant les études d’interaction esprit-matière conduites par le physicien Helmut Schmidt et l’ingénieur Robert Jahn. Il conclut que leurs raisons d’avoir entrepris un tel travail sont « certainement un mystère , bien qu’il ne soit pas de nature paranormale ». Il n’y a en revanche aucun mystère quant à ce qui le motive lui-même, ainsi que certains sceptiques : la haine de la religion et la terreur qu’elle puisse être confortée par la recherche psi. Du moins peut-on le croire en lisant ces quelques lignes dont il est l’auteur :

« Au nom de la religion, des êtres humains ont commis des génocides, renversé des trônes, construit des lieux de culte gigantesques, pratiqué le meurtre rituel, forcé les autres à se conformer à leurs modes de vie, rejeté les plaisirs de la chair, perpétré la flagellation, abandonné toutes leurs possessions et choisi le martyre. »

Un monde envahi par le psi serait infernal :

« II n’y aurait, évidemment, plus de vie privée, puisque la perception extra-sensorielle permettrait de voir dans l’esprit des autres. Les dictateurs n’auraient plus à faire confiance à leurs partisans ; ils "sauraient" leurs sentiments. [...] Qu’arriverait-il si deux adversaires essayaient de se nuire grâce au PK ? »

Remarquons incidemment que l’identification qu’Alcock établit entre la religion et le psi n’a rien d’une évidence. Dans son célèbre ouvrage “Une brève histoire du temps”, le physicien Stephen Hawking conçoit l’aboutissement de la science comme « le triomphe ultime de la raison humaine car alors nous connaîtrons la pensée de Dieu ». Ce sentiment religieux ne l’a pas empêché de dire son scepticisme à l’égard du psi. A l’inverse, le sceptique militant Martin Gardner fait cette profession de foi :

« Quant aux tests empiriques sur les réponses de Dieu à la prière, je suis de ces théistes qui, comme Jésus, remarquent que seuls les hommes de peu de foi demandent des signes et considèrent de telles preuves comme à la fois futiles et blasphématoires. [...] Nous ne devons pas tenter Dieu. »

En d’autres termes, la foi religieuse n’est en rien liée à la recherche psi. On peut être sceptique face au psi et religieusement croyant, ou vice versa. Mais alors, comment expliquer qu’un aussi grand nombre de gens soient persuadés que le psi existe ? Notre société sombrerait-elle dans la folie ?

FOLIE COLLECTIVE ?

Si rien ne prouve l’existence du psi, alors la forte croyance qu’elle rencontre dans le public doit être le signe d’une aliénation de masse. La société en présente-t-elle les symptômes ? Bref, a-t-on raison de vouloir réduire les expériences paranormales à des désordres psychologiques ? La question a été soulevée par Andrew Greeley, prêtre catholique et sociologue à l’université de l’Arizona, intéressé par des sondages indiquant que la majorité de la population croit en l’ ESP. En 1978, 58 des Américains adultes ont répondu qu’ils avaient vécu l’expérience d’un phénomène psychique, tel que l’ ESP. L’année suivante, les deux tiers des professeurs des niveaux secondaire et universitaire acceptaient l’idée de l’ ESP. Un sondage effectué en 1982 parmi l’élite des scientifiques montrait que plus de 25 d’entre eux étaient dans ce même cas et, selon un sondage de 1987, 67 des Américains affirmaient avoir vécu des expériences psi. Greeley en a tiré la remarque suivante :

« Les gens qui ont fait l’expérience du paranormal, qu’ils l’acceptent intellectuellement ou non, sont tout sauf des obsédés religieux ou des cas psychiatriques. Pour la plupart, ce sont des Américains ordinaires, plutôt mieux instruits et plus intelligents que la moyenne, souvent moins religieusement actifs. »

Étonné par ses observations, Greeley a étudié de plus près les personnes qui disaient avoir éprouvé de profonds états mystiques, comme, par exemple, s’être senties « baignées de lumière ». Il a employé un test standard évaluant l’équilibre psychologique (nommé « Affect Balance Scale of Psychological Well-Being »). Les gens qui avaient ressenti des phénomènes mystiques ont obtenu d’excellents scores, de l’avis même des psychologues de l’université de Chicago qui avaient élaboré le test. Greeley a ensuite cherché à déterminer si une croyance antérieure au paranormal ou au mysticisme avait causé l’expérience, ou bien si celle-ci avait causé la croyance. Il a constaté qu’une grande partie des veuves qui avaient signalé des contacts avec leur mari décédé ne croyaient pas, auparavant, en la survie de l’âme. Il était donc peu probable qu’elles aient eu des hallucinations confirmant une foi préalable. Le chercheur s’est également demandé si les gens qui avaient perdu un enfant ou un parent proche avaient plus souvent des contacts avec ces défunts qu’avec des parents moins proches. On pouvait en effet présumer que leur besoin de communication était plus intense. Or, « nous avons été surpris : ils évoquent moins fréquemment des contacts avec leurs morts que ceux qui n’ont perdu que des parents éloignés ». Ces résultats ne sont guère compatibles avec les hypothèses des sceptiques, selon lesquelles les expériences paranormales sont uniquement dues à des hallucinations, à des illusions ou à d’autres formes d’aberrations mentales.

POUR CONCLURE

La grande majorité des réactions que les sceptiques opposent à la recherche psi sont des opinions extrémistes, inspirées par la conviction que le psi est impossible. La conséquence de ces condamnations constamment répétées - des ouvrages scolaires aux revues scientifiques, en passant par la presse - a été de restreindre l’intérêt que l’on pourrait porter à ce domaine. Les gens bien informés, y compris les sceptiques, savent pourtant qu’une grande partie des arguments portés contre le psi ont été réfutés par des preuves décisives... à moins que les faits n’aient été déformés de manière flagrante. Dans ce cas, comment comprendre les réactions violentes des détracteurs du psi et l’opposition - moins radicale, mais tout de même remarquable - de la communauté scientifique ? C’est notre prochain sujet : le pouvoir des préjugés à déterminer ce que nous pouvons ou ne pouvons pas voir.

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