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Cet article est un extrait du livre de Djohar Si Ahmed, Comment penser le paranormal (L’Harmattan, 2006, pp. 224-230) qui porte sur un célèbre artiste médiumnique.
Il y a quelques années, à l’occasion d’un réaménagement des caves de l’Institut métapsychique international (IMI), on découvrit plusieurs centaines de dessins médiumniques et de pages d’écriture automatique, laissés là à l’abandon depuis des lustres. Dessins et pages d’écriture... tout un matériel « égaré », en quête de sens, dans un Institut qui ne savait rien de son auteur.
Il s’agissait de l’œuvre tout à fait atypique car spirite, d’un peintre et graveur de la fin du 19ième, Fernand Desmoulin [1].
Après de multiples recherches, on finit non sans mal, par découvrir quelques éléments biographiques. Fernand Desmoulin est né en 1853 à Javerlhac (Dordogne), et connut tôt dans son existence une première épreuve : alors qu’il était enfant son père quitta brusquement le foyer familial pour aller vivre ailleurs une autre vie. Cet épisode précoce laissa sans doute des traces profondes dans l’inconscient de Desmoulin : vécu d’abandon, mais aussi d’indignité.
Enfant unique, il part avec sa mère à Angoulême pour ses études secondaires. A 17 ans, bachelier, il monte à Paris où il s’inscrit en faculté de médecine, qu’il abandonne au bout de deux ans, pour des raisons matérielles.
On le retrouve étudiant aux Beaux-Arts et dans les ateliers des maîtres de l’époque (William Bouguereau, Luc Olivier Merson, Félix Bracquemond), il acquiert au cours de cet apprentissage, une technique irréprochable dans le domaine de la gravure et plus précisément de l’eau-forte. Très influencé par Nadar et par les apports de la technique photographique, Desmoulin ne dépasse cependant guère le niveau d’un portraitiste habile même talentueux, mais sans génie, enfermé dans le conformisme bourgeois de la fin du 19ième siècle.
Il a alors une situation matérielle relativement aisée, mais sa vie n’a pas été exempte de rudes épreuves, de deuils successifs : départ de son père dans sa prime enfance, mort en 1894 de sa première femme, en 1895 de Paul, fils de Georges et Marguerite Charpentier, ses très proches amis, et en 1899, sans doute une rupture amoureuse qui l’a profondément bouleversé au point d’en impressionner fortement Zola qui lui écrit le 16 avril 1899 :
Vous m’en aviez assez dit pour que je puisse deviner d’où venait votre affreuse souffrance (...) et j’ai pensé que mon cœur était avec le vôtre et que le mieux était de vous laisser tuer la souffrance par la souffrance. Il faut que le fer rouge y passe. La guérison n’est que dans la solitude et le silence.
Ce chagrin serait-il lié à sa passion frustrée pour une certaine Valentine L. dont le nom revient très souvent dans ses écrits médiumniques ? Cet amour a-t-il été réciproque ? Fernand et Valentine ont-ils envisagé de vivre ensemble ? Il semble que le destin en ait décidé autrement. Cette passion partagée ou rejetée, ayant si fortement déprimé Desmoulin semble avoir été à l’origine de son épisode médiumnique. L’état dépressif favorisant comme on le sait, tout à la fois les capacités introspectives et médiumniques.
Desmoulin apparaît perpétuellement au bord d’une asphyxie psychique, pour laquelle la pratique du spiritisme s’est révélée « réanimante » et renarcissisante. A partir de juin 1900, et de façon régulière, Desmoulin interroge les esprits sur le destin de cet amour, les sentiments de Valentine à son égard, la meilleure stratégie pour la reconquérir, la réalité de la jalousie et des colères du mari. Questions et réponses, qui au fil des semaines tissèrent véritablement les étapes d’un processus de deuil.
L’histoire médiumnique a donc commencé en Juin 1900 : Fernand Desmoulin, jusque-là graveur officiel de toutes les célébrités littéraires et artistiques de son temps, entame brutalement une carrière parallèle, « spirite », qui, bien que surprenante, s’inscrira dans la droite ligne des mouvements divers qui agitent l’esprit de son temps. Cette aventure prendra fin en mai 1902, pas tout à fait cependant car quelques indices et dessins datés, témoignent de la poursuite de ce processus, de façon certes sporadique et moins intense, jusqu’en 1905.
Cette année 1900 est une période d’effervescence intellectuelle où l’on s’interroge sur la nature de la vie, de la mort, de l’âme, de la vie psychique, avec en arrière plan la pratique du spiritisme, donnée importante de la vie culturelle de l’époque.
Desmoulin, graveur conformiste s’il en fut, en est venu au spiritisme, à l’écriture et au dessin automatiques, de façon tout aussi conformiste :
Je venais, écrit-il, de faire chez des amis (il s’agit de Catulle Mendés), une expérience de table tournante. Nous avions obtenu un résultat assez curieux pour que j’en sois sorti préoccupé. En rentrant chez moi, l’idée me vint de faire de l’écriture automatique ; je me mis devant mon papier blanc et pris la plume. Aussitôt ma main se mit en mouvement et je traçais, sans savoir ce que je faisais des figures étranges qui ne ressemblaient à rien d’habituel (...). Le lendemain je recommençai l’expérience ; elle réussit comme la première et je continuai tous les jours à essayer d’écrire ou de dessiner [2].
Desmoulin joue donc le jeu et sa main malgré lui, au-delà de sa volonté consciente, est agitée de mouvements apparemment incoordonnés dont la rapidité est telle qu’elle échappe bientôt au regard. Au début les résultats ne sont guère probants, mais très rapidement vont apparaître des lignes, des volutes, des visages. C’est là l’origine de cette intense production d’écrits et de dessins médiumniques, qui prendra corps au fil des jours et des semaines.
On est frappé par leur valeur thérapeutique. Une psychothérapie à multiples objectifs : réaliser un travail de deuil, restaurer une image de soi défaillante, réapprivoiser la figure paternelle, ouvrir les voies de la créativité et de la création. Le plus urgent dans ce processus dans lequel entre Desmoulin, est de faire face à une situation de détresse psychique liée à une séparation inéluctable, à une rupture affective dramatique qui appelle un nécessaire travail de deuil. On retrouvera ici tous les mouvements intérieurs liés à ce travail, depuis l’espoir de retrouver l’objet perdu, en passant par la révolte, jusqu’à une certaine acceptation de la réalité de la séparation [3].
Ces mouvements donnent lieu à de véritables dialogues entre Desmoulin et les « esprits » qui sont autant d’instances psychiques, de guides intérieurs, prenant soin de sa fatigue, de son sommeil, de ses sentiments, comme une bonne maman le rassurant sans cesse de son amour. Ceci alternant avec des rappels surmoïques, lui enjoignant de se mettre au travail, de s’appliquer.
Plusieurs esprits représentent ces instances, mais parmi eux, trois sont plus représentatifs. Ils ont noms : l’Instituteur, le Vieux Maître et Astarté. Ce sont autant de figures parentales, jouant à l’égard de Desmoulin le rôle que son père défaillant (mais peut-être aussi sa mère) n’a jamais pu tenir. Instances réparatrices, mais aussi initiatrices : l’Instituteur pour l’enfant, le Vieux Maître (on pense évidemment à l’archétype jungien du Vieux Sage) pour l’adolescent ou le jeune adulte et Astarté (déesse de la fécondité) pour l’homme adulte soucieux de se voir ouvrir les portes de la créativité.
Ces trois signataires ne correspondent pas à des périodes strictement définies car ils apparaissent parfois de façon conjointe dans une même séance. Ce qui est conforme à une vie psychique en mouvement dans laquelle sont sollicitées les différentes sous-personnalités qui la constituent.
Toute la vie sociale de Desmoulin a été marquée par une quête éperdue de reconnaissance. Et ses écrits en témoignent. On retrouve, notamment dans sa relation à Zola, tous les traits, les caractéristiques d’un transfert narcissique. En effet, Zola était pour Desmoulin une image idéalisée, dépositaire d’un Soi Grandiose [4] et Desmoulin ne pouvait compenser son sentiment d’indignité et d’incomplétude que par l’intérêt et l’estime que lui accordait Zola. Ce dernier avait bien perçu les enjeux de cette relation, ce qui explique l’insistance avec laquelle il intervint auprès de Poincaré puis de Berthelot pour que son ami puisse être décoré de la Légion d’Honneur. Lorsque qu’elle lui fut remise, Desmoulin la fit broder sur tous ses costumes. Elle était, rapportent les témoins, grosse comme un mouchoir.
En revanche, dans ses relations épistolaires à ses esprits, c’est Desmoulin qui devient à lui-même ce Soi grandiose comme le lui soufflent de façon itérative les esprits : « Tu vas faire une œuvre qui te rendra célèbre dans le monde entier, tu vas apporter une grande contribution à la reconnaissance du spiritisme ». Le Soi grandiose est un concept psychanalytique. Une image, une perception de soi-même grandiose venant compenser un vécu d’extrême dépréciation et de dévalorisation. Ce Soi grandiose peut être selon les cas, endossé par le sujet lui-même ou projeté sur l’autre. Voir Heinz Kohut « le Soi » Paris, PUF, 1974.
Il est possible de faire remonter l’origine de cette attente à ce traumatisme causé par le départ prématuré de son père. Si son père est parti, c’est peut-être bien qu’il n’était pas digne de son intérêt, lui le « petit Fernand » comme l’appellent parfois les esprits. Retrouver cet intérêt devait constituer pour Desmoulin un enjeu capital.
D’autres mouvements inconscients peuvent cependant venir contrecarrer ce désir de réparation ou de restauration narcissiques. Que ce soit dans sa vie privée, dans sa vie sociale ou dans son œuvre, Desmoulin est toujours resté un éternel second : artiste de second ordre, médaillé de second rang, occupant dans l’histoire de l’art une place secondaire. Ce rôle de second, il le joue pleinement au cours de l’affaire Dreyfus pendant laquelle il a en effet, admirablement « secondé » Zola avec un dévouement extraordinaire, surtout durant son exil à Londres. Il a également secondé Zola auprès de sa femme et de ses enfants, comme l’attestent les correspondances Zola - Alexandrine - Desmoulin. Le statut de second lui colle à la peau et à l’âme. L’inconscient qui ne connaît pas le temps, remet ici en scène ce qu’a pu vivre le petit enfant ayant eu à seconder sa mère après le départ du père. Toute la vie ultérieure de Desmoulin semble s’être organisée autour de ce signifiant, de cette dérive métonymique au terme de laquelle il devenait impossible pour son inconscient d’assumer un rôle de premier, exposé de fait au regard des autres.
Desmoulin avait réalisé au cours des années précédentes, les portraits de ses contemporains les plus illustres, gravures ou plutôt eaux-fortes souvent destinées à servir de frontispice à leurs œuvres : Théodore de Banville, Ernest Renan, Maupassant, Zola, Charcot, Hugo ou Jean Richepin. Loin de pouvoir nourrir ces portraits de son propre élan créateur, Desmoulin reste là aussi l’humble serviteur d’un réalisme quasi photographique.
Une de ses œuvres, « La soirée de Médan » m’est apparue assez illustrative de cette application sans génie. Médan, village des Yvelines était aussi la résidence de Zola, qui avait l’habitude d’y réunir ses amis, personnalités de premier plan. Pour immortaliser une soirée à laquelle auraient participé Hugo, Charcot, Degas, Huysmans, etc. Desmoulin en fait un portrait de groupe. Genre dans lequel il est difficile de ne pas tomber dans les pièges habituels décrits :
Personnages juxtaposés sur un ou deux rangs, montrés généralement à partir des genoux, sans recherche véritable de composition, dans des toiles de format allongé pour qu’ils puissent tous y tenir (...). S’y ajoutent divers accessoires de table. [5]

La psyché et l’œuvre de Desmoulin semblent se définir autour du thème de l’inachèvement, d’une « gestalt » incomplète. Thème probablement prégnant dans sa vie privée, déterminant dans sa vie professionnelle et se poursuivant au-delà de sa mort [6] dans quelques péripéties singulières.
Espérant sans doute, comme cela apparaît dans ses écrits automatiques, que des hommes de science, des chercheurs, allaient résoudre l’énigme de ses dessins et de ses écrits (autre forme de transfert narcissique), Desmoulin en aurait probablement confié la plus grande partie (de son vivant ou à titre posthume ?) à un membre influent du futur IMI fondé en 1919, c’est-à-dire 5 ans après sa mort. Mais la métapsychique étant, surtout dans l’après-guerre, et encore de nos jours, très défiante à l’égard du spiritisme et de tout ce qui peut l’évoquer de près où de loin, ce don, au statut paradoxal, fut à la fois accepté et enterré dans les caves de l’IMI. Et ces dessins malgré leur facture extraordinaire ont purement et simplement été oubliés jusqu’à leur exhumation fortuite. Le nom même de Desmoulin est peu ou pas cité aussi bien dans les livres d’histoire de l’art ou de la métapsychique. Charles Richet lui-même [7] n’y fait qu’une brève allusion.
Cette succession d’ apparitions, disparitions, de dévoilements, revoilements, trouve aussi un écho dans un autre épisode. André Breton, qui avait déjà évoqué cette œuvre médiumnique dans « Le Minotaure » en 1933, découvre en 1965 l’existence du musée de Brantôme consacré à Desmoulin. Il y dépêche une de ses connaissances en vue d’obtenir quelques reproductions pour une publication. Malheureusement, il meurt en septembre 1966 sans que ce projet éditorial ait pu aboutir.
[1] Cette découverte amena Bruno Decharme, Directeur de la Galerie abcd, à organiser une exposition sur l’œuvre médiumnique de Desmoulins. Elle s’est tenue à la Galerie Messine à Paris en 2002. Une première version de ce texte a été publiée in Fernand Desmoulin, Oeuvres médiumniques, 1900-1902, Paris, abcd- Galerie Messine, Paris février 2002.
[2] Dans une conférence sur le spiritisme « dictée » en juin 1900 par les esprits.
[3] On retrouve là les différentes phases du processus du deuil décrites par Elizabeth Kubler-Ross : la dénégation, la rage et la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. In La Mort, dernière étape de la croissance, Paris, Le Rocher, 1985, p. 34-35.
[4] Le Soi grandiose est un concept psychanalytique. Une image, une perception de soi-même grandiose venant compenser un vécu d’extrême dépréciation et de dévalorisation. Ce Soi grandiose peut être selon les cas, endossé par le sujet lui-même ou projeté sur l’autre. Voir Heinz Kohut, Le Soi, Paris, PUF, 1974.
[5] Jean-Louis Ferrier, Brève histoire de l’art, Paris Hachette, 1998, p. 111.
[6] A Venise en 1914.
[7] « Fernand Desmoulin, Hugo d’Alési, peintres de talent quant ils sont dans leur état conscient, ont pu, dans l’état médiumnique, c’est-à-dire dans l’inconscience, composer des tableaux curieux et des dessins parfois remarquables. » in Traité de_métapsychique, 1995, p.115.

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