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La lumière sur « L’ombre des autres »

La lumière sur « L'ombre des autres »

Par Renaud Evrard

L’ombre des autres est un roman fantastique publié aux éditions Léo Scheer en 2006. L’auteure, Nathalie Rheims, réussit avec ce best-seller un véritable tour de force, celui de nous passionner pour la « Belle Epoque » de la fin du XIXe siècle où de grandes découvertes scientifiques côtoyaient des tentatives d’objectivation de l’âme humaine. Le livre va être adapté prochainement au cinéma avec Luc Besson à la production, et Mylène Farmer dans le rôle principal de Tess, une étudiante du grand Charcot dont nous suivons le périple entre les hystériques de Paris et les mystères de Londres. Loin de nous l’envie de critiquer cet ouvrage - ou ce film à venir - sur le plan artistique. Il s’agit plutôt d’un éclaircissement sur certains détails historiques qui touchent à l’Institut Métapsychique International. Débutant en mai 1886, le livre nous fait plonger dans une Société Métapsychique Internationale située à Londres, dont les membres sont des scientifiques de la haute société (p.49), qui se consacrent à l’étude des phénomènes paranormaux (p.48) avec le vœu secret « de communiquer avec les esprits » et la conviction « qu’un dialogue peut s’établir avec les disparus » (p.50). Lors de la promotion du livre sur Europe 1 le 1er septembre 2006 [1], Nathalie Rheims déclarait que sa source d’inspiration n’était autre que « les travaux de l’Institut Métapsychique de cette époque » (11’ de l’émission). Présent également à cette émission, le président de l’IMI, Mario Varvoglis, a tenté d’expliquer les distinctions à faire entre l’institut de l’histoire et celui de la fiction. C’est également la visée de cet article.

Et si c’était vrai ?

Après le succès du Da Vinci Code de Dan Brown, on a vu profilé sur les étalages des librairies des nombreux ouvrages mêlant une enquête historique et une liberté romanesque. Si les fictions théologiques touchent sûrement plus les américains que les français, la question des phénomènes paranormaux déclenche chez nous une fascination particulière, juste retour d’une histoire complètement refoulée. Au début de XXème siècle, la France était le pays le mieux avancé dans l’étude de ces phénomènes, avec des personnalités de renom se prononçant en faveur de leur étude scientifique, débarrassée de présupposés philosophiques et religieux. C’est dans ce contexte, et avec le soutien du prix Nobel de médecine Charles Richet, que naquit l’Institut Métapsychique International en 1919, fondation immédiatement reconnue d’utilité publique. Ce que nous raconte Nathalie Rheims était donc vrai ?

C’est là que le bât blesse : l’auteure explique à maintes reprises qu’elle écrivait un roman fantastique, ou plus précisément, lors de l’émission sur Europe 1 : « Vous savez, j’ai surtout fait un roman pour emporter les gens à cette époque. Et pour les faire voyager et pour les faire rêver. Parce que malheureusement, aujourd’hui même, les gens sont très peu au courant des travaux de l’IMI (...) » (49’). Cependant, elle vante par ailleurs son souci historique : « Ce récit m’a demandé un gros travail de recherche, de documentation, et un effort de construction. » [2]. Comment un public non averti pourra donc démêler le vrai du faux ? Ne risque-t-on pas de jouer le jeu d’un procédé pernicieux de désinformation ?

Reprenons quelques unes des imprécisions historiques : Nathalie Rheims tente de faire se croiser en 1886 les figures de Charcot, Conan Doyle, Georges Meliès (renommé Armand de Seilième) et plusieurs personnages plus ou moins fictifs. Il est dit que Charcot travaille sur ce qu’il a nommé « le somnambulisme magnétique » (p.18), alors que le nom vient du marquis de Puységur, et qu’il a été tellement désavoué que Charcot ne parle plus que d’hypnotisme ou de braidisme. Conan Doyle campe déjà ce personnage double d’un fervent spirite simultanément créateur du personnage rationaliste de Sherlock Holmes (p.19), alors que ce personnage n’apparaît dans un roman que l’année suivante. Au milieu de ces petites imprécisions, des faits véritables se glissent, comme l’achat du théâtre Robert Houdin par Georges Meliès en 1888 (p.87). Mais alors, est-ce au lecteur d’enquêter pour démêler le vrai du faux ? Ce livre peut-il aussi être décrypté, en faisant par exemple correspondre des personnages fictifs comme Edward Myer, important négociant en vins et spiritueux, membre de la Société Métapsychique Internationale, au véritable Jean Meyer qui, s’étant également enrichi par le négoce du vin sur Béziers, est le fondateur de l’IMI ? L’Oplas Dei, inspiré directement de l’Opus Dei, présenté comme une société secrète formée en marge de l’Eglise catholique, ayant pour but de rétablir l’autorité ecclésiastique et d’assurer le monopole de l’au-delà contre les découvertes spirites (p.152), ce groupuscule a-t-il vraiment existé ? Que savons-nous des luttes intestines entre ces sociétés secrètes que Nathalie Rheims n’hésite pas à comparer à nos sectes actuelles [3] ? Voici un essai de réponse pédagogique et critique.

Petite histoire des sociétés métapsychiques

L’IMI n’a pas forcément à craindre un amalgame entre son histoire et cette fiction, pour la simple raison que le seul critique de livre qui a parlé de la Société Métapsychique Internationale comme d’un élément important du récit a réussi à écrire « Société Métaphysique » [4]. Mais avec la promotion du film, il suffirait d’une mauvaise association pour que le mot « métapsychique » devienne aussi galvaudé que celui de « parapsychologie », et que l’on retrouve des métapsychistes amateurs dans la nature qui n’auraient jamais pris connaissance du travail de Richet, lui-même fermement réservé sur les interprétations spirites. Le fait même de parler de métapsychique en 1886 est un anachronisme, les historiens s’accordant pour dater cette invention sémantique de Richet en 1905. Mais il existe bien une Société de Recherche Psychique à Londres, fondée en 1882 par des universitaires de l’élite intellectuelle de Cambridge et d’autres facultés de Grande-Bretagne, ayant pour but l’étude rationnelle des phénomènes paranormaux et en particulier des apparitions. La Society for Psychical Research existe encore et a suscité la création d’organismes similaires dans d’autres pays, par exemple l’ASPR, pour American Society for Psychical Research, aux Etats-Unis.

En France, le modèle anglais de la SPR pousse Richet, le grand psychologue Ribot et Marillier à fonder la Société de Psychologie physiologique en 1885 afin d’étudier des phénomènes psychiques, avec pour ligne de conduite : « accumulation des observations ; répétition ad infinitum d’expériences dont la réussite est de moins en moins probable, et en conséquence, le succès de plus en plus convaincant ; refus d’interpréter les résultats et perspective athéorique proclamée. » [5] Présidée par Charcot, avec Charles Richet pour secrétaire général, elle comptait nombre de célébrités venues d’horizons divers, tant françaises qu’étrangères. Pour la France, Ribot, Taine, Binet, Beaunis et même le poète Sully Prudhomme y côtoyaient les aliénistes Bourneville, Cotard, Le Grand du Saulle, Magnan, Moreau de Tours et bien d’autres. Pour l’étranger, les Allemands Ebbinghaus, Helmholtz et Wundt, les Anglais Galton, Hack Tuke, Romanes, Sully ; William James représentait les Etats-Unis, Lombroso, Ferri, Morselli, etc., l’Italie ; Donders, les Pays-Bas.

Son existence fut brève : elle cessa ses activités en 1890, un an après le premier congrès de Psychologie physiologique, organisé sous son égide. Pour expliquer sa disparition, Durand de Gros présume ironiquement, en 1894, que la dose de merveilleux que lui avait administré Charles Richet « était plus forte que la constitution du sujet ». Richet rend compte de sa disparition par le désintérêt des psychologues, physiologistes, médecins, pour « les recherches de métapsychique » et ajoute que c’est à la suite de cet échec qu’il fonda, en 1890, avec Dariex, les Annales des Sciences psychiques [6].

Durant cette période, difficile de distinguer philosophes, psychologues, physiologistes et psychistes. Leurs objets d’études privilégiés sont la « suggestion mentale » (un ordre pensé est communiqué à un somnambule) et la lucidité. Les psychologues investissent la médiumnité intellectuelle (tandis que les spirites se concentrent sur la médiumnité physique !) en adoptant une méthodologie scientifique empreinte de neutralité. Or, à relire leurs travaux, on se rend bien compte qu’aucune assimilation n’est possible avec une société secrète ou une secte consacrée à la communication avec les esprits.

L’histoire de ces institutions concerne directement l’IMI et son lourd tribut. Car si la Société de Psychologie physiologique est le berceau des méthodes standards en psychologie (grâce à Richet qui amène le double aveugle, l’usage des probabilités, l’approche universaliste contre l’approche élitiste de Janet ; et par le pressentiment d’un effet expérimentateur chez Bergson, Delboeuf ou Ruault), le courant des psychologues finira par vouloir se dissocier du courant psychiste proéminent. Pire, la psychologie institutionnelle, représentée par Ribot et Janet, veut se servir des psychistes pour fonder une société finançant les recherches psychologiques. Les psychistes vont très vite être remis à leur place. L’ « Institut psychique international » (on est alors à un "méta" de l’IMI !) fondé en 1901 est renommé de suite « Institut psychologique international », puis « Institut général psychologique » pour des raisons juridiques en 1902. Mais cet institut n’est pas investi par les psychologues les plus prudents, qui créaient une autre Société Française de Psychologie. Comme le dit l’historienne Régine Plas (p.150), « Finalement, la création de l’Institut psychologique international marque la fin de la participation des psychologues aux recherches psychiques. »

Ce point de vue historique remet en cause le regard anachronique qui voudrait que la parapsychologie soit dans une extraterritorialité par rapport à la psychologie scientifique. Comme si la télépathie n’était pas un objet de recherche pour la psychologie, alors que c’est à partir d’elle « que se cristallise, en France, pendant quelques années, une ébauche de thématisation de l’inconscient psychique » (Plas, p.122). Quand l’historien Nicolas Marmin [7] dit que « la parapsychologie est la voiture balai de la psychologie », c’est encore dans une vision où la parapsychologie serait à la traîne, comme une science immature, une maladie infantile ou une « impasse fructueuse » de la psychologie, mais qui jouerait néanmoins un rôle pour compléter cette discipline.

La création de l’Institut Métapsychique International et sa reconnaissance d’utilité publique en 1919 se fera dans le même esprit d’entreprise scientifique sans préjugés, avec l’histoire et la réussite qu’on lui connaît. [8]

Conclusion

On ne peut pas en vouloir à Nathalie Rheims de n’avoir pas poussé la documentation historique assez loin. Elle explique l’importance de cette fiction pour sa vie imaginaire : « Ma vie réelle, j’allais dire « malheureusement », est totalement normale. (...) J’aimerais énormément dans la vie avoir accès à ce monde-là, mais malheureusement je n’y ai accès que dans l’écriture, et je me suis dit que, pour vivre ça, il fallait en faire des livres. » (10’ de l’émission sur Europe 1). Nous ne partageons néanmoins pas son point de vue quand il s’agit de « faire rêver les gens » alors que la plupart n’ont jamais eu accès à une source d’informations fiables sur le dossier parapsychologique, ce qui fait de ce domaine le lieu de toutes les projections fantasmatiques les plus angoissantes. L’IMI ne craint pas de revendiquer une attitude rationaliste si cela permet de faire avancer la science à ses frontières.

Quand Nathalie Rheims soupire, puisque « tout est un peu ramené à des choses non seulement rationnelles, mais, aujourd’hui on essaie même - on peut dire - de scientiser tous ces phénomènes, et je trouve ça dommage parce que ça ne laisse plus beaucoup de place aux rêves. » (49’), nous soupirons d’entendre dire que Richet « était persuadé d’être en contact avec un fantôme qui était le fantôme de la Villa Marie. » (15’). Peut-être parlait-elle de l’épisode de la Villa Carmen, et même là, comme lui répondit Mario Varvoglis, il ne s’agissait « pas tout à fait d’un fantôme, parce que lui ne croyait pas aux fantômes, mais des phénomènes qui sont attribués à des fantômes » (15’). C’est là tout l’écart entre l’étude et la croyance dont nous avons fait notre devise.

[1] Un enregistrement de l’émission nous a été aimablement fourni par Pierre Macias. Nous ferons référence à cet enregistrement d’1h10 en signalant les minutes de nos citations (par exemple, 15’ pour 15ème minute).

[2] Interview par Jérome Béglel, Paris Match, Septembre 2006.

[3] Dans l’interview publiée dans Paris Match, et à la 10ème minute de l’émission sur Europe 1.

[4] Jean-Claude Perrier, Livre hebdo, 9 juin 2006.

[5] Régine Plas, Naissance d’une science humaine : la Psychologie (« Les psychologues et le « merveilleux psychique » »), Paris : PUF, coll. « Carnot », 2000, p. 90.

[6] Charles Richet, Traité de metapsychique, Paris : Félix Alcan, 1922, pp.54-55.

[7] N. Marmin, La_métapsychique (1875-1935) : Une impasse fructueuse dans l’histoire de la science de l’esprit, thèse d’Histoire de la Psychologie, Université Paris V, 2001.

[8] Pour aller plus loin : Sofie Lachapelle, A world outside science : french attitudes toward medimistic phenomena, 1853-1931 ; these d’histoire à l’Université Notre Dame, 2002 ; Bertrand Méheust, Somnambulisme et médiumnité (2 tomes : "Le défi du magnétisme", Tome 1 et "Le choc des sciences psychiques", Tome 2), Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1999 ; Caroline Watt, « 2005 Presidential Address : parapsychology’s contribution to psychology : a view from the front line », Journal of Parapsychology 69/2, automne 2005, p. 215-231, traduit en français ici


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