-  L’institut -  80 ans d’histoire -  La Revue Métapsychique

L’action à distance d’après la science contemporaine

L'action à distance d'après la science contemporaine


Raymond Ruyer est un célèbre philosophe français, qui a exercé en tant que professeur à l’Université de Nancy. Il avait manifesté son intérêt pour la métapsychique lors d’une conférence sur Biologie et Métapsychique sous les auspices du Collège Philosophique de Paris (13 mai 1949). Avec des réserves prudentes, l’exposé de Ruyer mettait en évidence un certain nombre de caractéristiques fondamentales des phénomènes métapsychiques, qui se retrouvent dans les phénomènes biologiques ordinaires. C’est le même exposé, mais enrichi, qu’il présenta lors d’une conférence à l’IMI le 17 octobre 1951, dont cet article est la transcription (Revue Métapsychique, 1951, n°16, 183-196). Les idées de Ruyer n’ont pas beaucoup vieilli, et conduisent à admettre la possibilité théorique des phénomènes métapsychiques.


-  Le problème de l’action à distance
-  L’organisation télépathique dans la biologie et la psychologie
-  L’action sans distance
-  La part de la métapsychique

Le problème de l’action à distance

L’idée d’action à distance, la possibilité ou l’impossibilité de l’action à distance, a pu longtemps passer, et elle passe encore, pour une sorte de pierre de touche de ce qui est scientifique et de ce qui est non-scientifique, ou même anti-scientifique. On pourrait même dire de ce qui est « magique ». L’idée exprimée par le mot « magique » est une idée fort complexe, mais une des composantes de l’idée est sûrement la notion d’une action à distance, sans intermédiaires et sans moyens. Dans la magie dite « sympathique » des primitifs, une action accomplie par moi, ici et maintenant, est censée provoquer une action analogue ailleurs. Le primitif verse rituellement de l’eau ou verse le sang d’une victime, et, par cet acte, il fait pleuvoir. Le primitif frappe l’image peinte ou sculptée d’un animal, et, par cet acte, il s’assure pour plus tard une heureuse chasse. Le primitif ne croit pas qu’une influence émane de son acte vers le nuage ou le gibier. Il ne croît pas davantage qu’un dieu de la pluie voie son acte rituel et qu’il soit porté à l’imiter. Ou du moins cette « vision », si elle est censée avoir eu lieu, selon des interprétations tardives et surajoutées, ne dépend pas - même selon ces interprétations - d’une propagation lumineuse allant de la scène rituelle au dieu. L’efficacité de l’action est totalement indépendante de la distance.
Ce qui choque avant tout les esprits scientifiques quand ils entendent parler de télépathie, de prémonition, de clairvoyance, c’est que ces phénomènes, s’ils existaient, impliqueraient une action à distance, ou plutôt une action indépendante de toute distance et de tout intermédiaire. Cela est si vrai qu’aujourd’hui, dans une atmosphère sociale saturée de notions scientifiques, les personnes qui croient à la réalité des faits de télépathie ou de clairvoyance, cherchent souvent, instinctivement, à les interpréter par des « radiations », peut-être d’une autre espèce que les radiations électro-magnétiques ordinaires, mais ayant en commun avec celles-ci d’être des propagations. Ce genre d’interprétation permettrait, croit-on, d’échapper à l’hérésie scientifique d’une action à distance et de revenir à l’idée rassurante d’une transmission ou d’une communication de proche en proche.
Vous savez d’autre part à quel point les contemporains de Newton, surtout les cartésiens habitués aux modèles mécaniques du Maître, à ses transmissions de mouvement par choc, ont été d’abord scandalisés par l’idée d’une gravitation, d’une force attractive, paraissant agir à distance, et rappelant non seulement les entités et les vertus, du Moyen-âge, mais l’amour et la haine entre les éléments dont parlait le vieil Empédocle. Newton lui-même avait soin de se défendre contre l’accusation d’occultisme, en précisant qu’il parlait « mathématice et non physice ». Il employait des formules prudentes : « Quasi esset attractio ». Ou bien, malgré sa défiance proclamée des hypothèses non directement tirées des faits, il évoquait des explications mécaniques possibles de l’apparente action à distance, notamment par l’existence d’un éther, « spiritus subtillissimus omnia pervadens ». Après Newton, malgré le succès général de la physique dite « des forces centrales », où tout, même en chimie, s’explique par attraction et répulsion à distance, les tentatives ne manquent pas pour trouver des modèles mécaniques de l’attraction. Ces tentatives ont échoué, mais la physique n’en a pas moins réussi à écarter d’une autre manière l’action à distance, grâce à la notion de « champ », pour l’électro-magnétisme d’abord, avec Maxwell, et, enfin, avec Einstein et la relativité générale, pour la gravitation. Dans la physique relativiste, la terre n’ « attire » plus la lune ; la présence de la matière terrestre produit, ou plutôt ne fait qu’un, avec une courbure de l’espace-temps ; la lune n’a pas à subir une action magique à distance, elle n’a pas à « sympathiser », si l’on peut dire, avec la terre lointaine ; elle suit le plus court chemin, ou un chemin extrémal, dans l’espace-temps ; elle va droit devant elle sans s’occuper de rien d’autre, et ce « droit devant elle » étant une ligne géodésique dans un espace non euclidien, est la trajectoire elliptique de la lune. Dans la physique moderne, en dehors du domaine de la physique quantique, tout est de nouveau « de proche en proche », bien qu’il n’y ait plus de modèle mécanique ou de choc, au sens cartésien du mot.
Au contraire, malgré l’espérance de beaucoup, on ne voit aucun moyen, si les faits de télépathie, de clairvoyance, de télékinésie sont admis, de les expliquer par des actions de proche en proche, par des propagations d’ondes, par des transmissions quelconques à travers un champ ou à travers l’espace. Bien plus, on peut même prouver que ce genre d’explications passe à côté du problème. L’attraction newtonienne, tout en paraissant impliquer une action à distance, n’est pas indépendante de la distance, puisque d², le carré de la résistance, figure dans la loi. Il est donc naturel qu’elle ait pu être réinterprétée géométriquement. Mais tous les faits rapportés de télépathie montrent, au contraire, une indifférence du phénomène à la distance. Les succès et les échecs, dans les expériences de Rhine et de son école sur la perception extra-sensorielle, sont tout à fait indépendants de la distance entre émetteur et récepteur. Qu’ils soient dans la même chambre, dans deux pièces séparées du même bâtiment, dans deux bâtiments, ou dans des villes lointaines, aucune corrélation précise n’a été trouvée entre la proximité des opérateurs et le score obtenu. Surtout, comme l’a fait très justement remarquer Tyrrell [1], toutes les interprétations de la télépathie par les « transmissions » oublient qu’il s’agit d’une « pathie » au sens psychologique, d’une information signifiante, et non d’une simple action à distance. Le récepteur « sait » que la carte à deviner est une étoile, ou que son père vient de mourir, ou qu’il se trouve en grand danger. S’il y avait transmission physique comme dans l’envoi d’un télégramme, il faudrait qu’il y ait un code employé par l’émetteur, et déchiffré par le récepteur. Or, le récepteur n’est pas du tout pareil à un homme qui reçoit un télégramme et qui le lit en utilisant sa connaissance préalable de la langue, - ce serait une hypothèse par trop fantastique que celle qui imaginerait un déchiffrage de code dans l’inconscient - il possède où il est censé posséder immédiatement le sens. Une action télépathique prend, pour le récepteur, une forme de ce genre : « Je sens que mon père est très malade » ou « Je vois mon père malade, douloureux, implorant ». Elle ne ressemble pas du tout à l’action de mettre ses lunettes et de déchirer fébrilement la bande d’un télégramme pour en lire le contenu. Or, un sens ne peut voyager à travers l’espace, ou le long du fil, ce n’est pas le sens du message, c’est un ensemble de trains d’ondes qu’il faudra décoder. La seule conclusion est que, si la télépathie existe, elle est vraiment une action à distance, ou plutôt sans distance. Rien ne voyage entre l’émetteur et le récepteur, aucune chaîne d’influences physiques concevable ne peut être découverte allant de l’un à l’autre. C’est bien cela, encore une fois, qui donne à la perception extra-sensorielle un caractère anti-scientifique et, apparemment, magique. L’absence d’une chaîne d’influences intermédiaires en fait un phénomène miraculeux, où se révèlerait la toute-puissance de la pensée agissant sans moyens, au-delà de toute technique matérielle.
Le mot « moyen » est heureusement équivoque, il signifie à la fois « intermédiaire » et « instrument ». Se passer de toute propagation intermédiaire c’est, semble-t-il, se passer de toute technique, c’est agir comme Dieu crée, miraculeusement, et, en dehors de toute prise de la raison. Si, lorsque je tire un fardeau par une chaîne à laquelle il est attaché, je vois quelqu’un enlever tous les chaînons intermédiaires, je ne m’attends pas à pouvoir continuer à tirer le fardeau. Si pourtant je continue à pouvoir le faire, je croirai rêver, ou être victime d’une hallucination. L’action à distance paraît n’appartenir qu’au pays des songes.

L’organisation télépathique dans la biologie et la psychologie

S’il en était bien ainsi, s’il y avait opposition entre la raison et la télépathie ou les phénomènes apparentés, la situation serait bien grave. Les faits auraient beau être avérés, ce n’est pas à la légère que l’on pourrait renoncer à comprendre raisonnablement. Mais toute l’histoire n’est pas dite. La contradiction, l’antinomie, n’est pas entre l’hypothèse de la télépathie et la raison, mais, nous allons le voir, entre la raison et la raison même, ou plutôt, - soyons optimiste, - entre une forme de raisonnement et une autre forme de raisonnement.
Admettons, en effet, le rejet rigoureux de toute action à distance. Donnons pleine satisfaction à la raison sur ce point : tout, dans l’univers, se fait de proche en proche ; lorsque a agit sur b, admettons que l’on puisse toujours trouver entre eux des intermédiaires. La raison sera-t-elle, elle recommencera à se plaindre, et il faut l’avouer, à juste titre. Un univers où tout se fait de proche en proche est, lui aussi, contradictoire. Rien ne peut y exister. Nous disions à l’instant : « Lorsque a agit sur b... ». Nous donnions donc implicitement à a et à b une certaine consistance, nous en faisions par exemple des hommes ou des animaux ou des fardeaux, ou des planètes. Mais, par hypothèse, nous n’avons plus le droit de leur attribuer cette consistance, puisque nous avons admis que tout se fait de proche en proche. a et b ne sont eux-mêmes, dans l’hypothèse, que de purs lieux de passage, ce ne sont pas des êtres. Nous avons été tellement occupés à mettre quelque chose entre a et b, que, maintenant, nous ne pouvons plus définir a et b comme êtres distincts ; par suite, nous ne savons plus ce que veut dire le mot « entre ».
Le physicien classique ou relativiste ne sera pas troublé par ce raisonnement. Au contraire même, il abondera dans le même sens. Quelle contradiction, dira-t-il, peut-on reprocher à celui qui suppose qu’il n’existe que des champs ? Quelle contradiction y a-t-il à considérer la planète, et toute matière, simplement comme une partie même, comme une région particulière du champ gravifique ou électrique qu’elle est censée produire ? Il n’existe rien de substantiel dans ce que l’on appelle une particule matérielle, autour de quoi régnerait un champ d’attraction ou de répulsion. Le champ est le tout de la réalité, et la particule hypothétique est par elle-même inutile ; elle n’est dans le champ qu’un point singulier, analogue à un point remarquable dans une courbe mathématique. La consistance demandée est toujours transitive et jamais substantive.
Mais elle nous suffit sous cette forme. A la réflexion, le règne universel du « de proche en proche » n’est qu’un autre nom du déterminisme. Si le déterminisme est vrai, un « être » avec guillemets n’est jamais qu’une zone d’entrecroisement d’influences. Un être n’est que ce que tous les autres êtres font qu’il soit. Tout est dans tout, ou, plus exactement, tout est dans le reste du tout. Le seul être sans guillemets, c’est l’univers tout entier. Les diverses individualités dans l’univers sont toutes relatives et illusoires.
Admettons que ce point de vue, qui a été longtemps le point de vue même de la science, soit légitime tant qu’il s’agit de planètes ou de corps matériels. Mais qu’est-ce à dire, si a et b sont des hommes ou des êtres vivants ? Faudra-t-il donc admettre qu’un organisme n’est encore qu’une pure zone de passage d’influences ? Qu’il n’a d’autre consistance propre que celle d’une région plus ou moins arbitrairement découpée, dans un champ d’univers ? Mais qui découpe arbitrairement ? Qui, sinon l’organisme lui-même ? Et alors, comment s’y prend-il pour cette étrange opération, et comment peut-il en avoir l’idée ? Comment peut-il avoir tendance à se conserver, à lutter contre des influences extérieures, s’il n’est qu’un passage de ces mêmes influences ? Comment la digue peut-elle naître du torrent ? On peut conclure sans crainte que l’idée d’un « de proche en proche » universel, tout comme l’idée de déterminisme universel avec laquelle elle se confond, est parfaitement impensable. Elle serait à la rigueur soutenable, s’il n’y avait pas d’êtres vivants, mais il y a les organismes.
Abandonnons les raisonnements abstraits, et considérons directement un être vivant et ce qu’il implique. Nous y trouvons beaucoup de fonctionnements physiologiques qui s’opèrent visiblement de proche en proche : le sang circule, les influx nerveux se prop agent, les hormones diffusent dans le milieu interne. Ce sont précisément ces fonctionnements aperçus d’abord qui ont donné une vraisemblance à la conception strictement déterministe de la vie. Bien plus, on trouve du « proche en proche » non seulement dans le fonctionnement interne de l’organisme, mais dans ses relations avec le milieu. A côté des mouvements et des initiatives spontanées, beaucoup d’actions sont visiblement provoquées par des stimuli extérieurs, et ne sont que des réponses. Même les mouvements spontanés sont souvent des réponses simplement retardées.
Et pourtant, il faut pas mal de prévention, ou une décision méthodologique, pour traiter l’organisme comme un pur ensemble de fonctionnements de ce genre. L’organisme, malgré les fonctionnements physiologiques, est un domaine unifié et fermé : il garde constant le milieu interne, il se met en équilibre avec les milieux externes ; mais c’est tout autre chose que d’être passivement une certaine zone arbitrairement découpée dans le passage universel des enchaînements déterminés. La physiologie n’est pas toute la biologie. L’ensemble des faits biologiques prouve que les fonctionnements physiologiques de proche en proche ne sont pas primaires. L’unité du domaine vital, chez l’adulte, est assurée ou renforcée par des fonctionnements bien enchaînés ; le système nerveux notamment, selon l’expression de Sherrington, a une fonction intégrative, et il en est de même du système hormonal et des nombreux cycles fermés qui règlent le milieu interne, soit par des réflexes du système végétatif, soit par des équilibres chimiques avec « tampons ». Mais qui intègre le système nerveux lui-même, ou le système hormonal ? Ces systèmes n’ont pas toujours existé dans l’organisme, puisque nous les voyons se constituer de toutes pièces. Ils ne peuvent donc être considérés comme des intégrateurs ou unificateurs d’origine. Ils sont visiblement des montages auxiliaires sur le fond d’une unité nécessairement primitive. Cette unité primitive n’est pas une hypothèse. On peut souvent la surprendre au cours du développement sous la forme d’un rythme d’ensemble inhérent au tissu vivant, et antérieur aux machines physiologiques montées ensuite pour le consolider. Le cœur du poulet dans l’œuf se met à battre pour charrier la matière nutritive du jaune, bien avant que le système nerveux sympathique soit constitué, et l’on sait que, même chez l’homme adulte, un rythme primitif du tissu musculaire cardiaque est sous-jacent au montage nerveux accélérateur et inhibiteur. La symétrie bi-latérale, le gradient céphalo-caudal s’établit chez l’animal, avant toute différenciation visible. Un rythme locomoteur général a été mis en évidence dans beaucoup d’embryons d’animaux avant toute différenciation des actes nerveux réflexes pour chaque membre en particulier. Ces unités primitives sont des thèmes formels ou mélodiques ; elles ne peuvent pas plus être inexpliquées par des influences se propageant de proche en proche que l’inspiration d’un musicien, ou celle d’un architecte quand il conçoit l’ébauche d’ensemble d’un monument. Il serait ridicule de se représenter l’acte d’un architecte ébauchant ses plans sous la forme : d’abord une porte, puis une fenêtre, puis une colonne, puis un bout de toit. C’est une vision d’ensemble de la construction qu’il a d’abord, et ensuite seulement il précise les rapports des éléments fondamentaux. Rien ne peut être créé ou inventé « de proche en proche ». Encore avons-nous concédé quelque chose à l’idée d’un domaine unifié, en parlant de portes, de fenêtres, et de toits, qui représentent déjà des formes thématiques. Si le déterminisme absolu était vrai, l’architecte devrait ajouter ligne à ligne, et même point à point pour chaque ligne. Le cas de l’organisme est exactement semblable. Un organisme, ou un organe, est ébauché globalement, et non, par adjonction de détails. Il ne se fait pas comme un jeu de domino, pièce à pièce. Les différenciations apparaissent elles-mêmes progressivement sur un fond unitaire, elles progressent partout à la fois, en s’harmonisant entre elles, non pas par de pures accommodations bord à bord, comme un six au domino appelle un autre six, mais par des symétries ou des correspondances à distance.
Or, il faut bien voir ce que cela suppose : une authentique télépathie. Aucune autre explication n’est concevable. Il faut que des myriades de cellules participent directement à l’unité d’un thème formel et mélodique. Il est illusoire de croire explique la différenciation par des messages nerveux ou chimiques, car l’organisation des messages qu’il faut supposer pour expliquer la formation d’une main ou d’un œil, devrait être elle-même aussi complexe que l’organe à expliquer, et l’on ne gagnerait rien.
L’expérience montre que, dans l’organisme adulte, et déjà dans l’organisme en formation, des messages nerveux ou chimiques existent effectivement, et déclenchent des différenciations ou des comportements très complexes. Mais le détail de ces comportements ou de ces différenciations ne peut être rapporté à de simples substances chimiques souvent banales. La commande passée à un architecte peut lui être transmise par un message qui a suivi le « de proche en proche » d’un fil électrique ; cette commande explique que l’architecte se mette à ses plans à tel moment plutôt qu’à tel autre, mais il serait absurde de prétendre que l’exécution des plans continue simplement le « de proche en proche » de la transmission de la commande.
Imagine-t-on seulement l’incroyable complexité des messages supposés mécaniques qu’il faudrait pour que la moitié droite de notre organisme ressemble à la moitié gauche ou pour que nos deux mains seulement soient semblables ? Il est évident que la nature s’y prend d’une toute autre manière. Nos deux mains ou nos deux yeux sont semblables et symétriques par une participation directe, qu’il faut bien appeler télépathique, à un thème distribué directement aux cellules intéressées. Il est vain de croire que la ressemblance est assurée par quelque chose de matériel, voyageant d’un organe à l’autre.
Tout le monde connaît le cas célèbres des jumelles Dionne. Vous savez peut-être aussi que Marie et Emilie Dionne sont, pourrait-on dire, encore plus étroitement jumelées que leurs sœurs. Elles sont, en un sens, l’image en miroir l’une de l’autre. Emilie est gauchère, et Marie droitière, les cheveux de Marie bouclent dans le sens des aiguilles d’une montre, ceux d’Emilie dans le sens rétrograde, la main gauche de Marie ressemble plus spécialement, par les crêtes papillaires des doigts, à la main droite d’Emilie. Très probablement, la cellule qui devait donner Cécile, Marie et Emilie s’est divisée en cellule Cécile d’une part, cellule Marie-Emilie d’autre part. Cette dernière cellule s’est un peu plus tardivement - il s’agit peut-être de quelques minutes - divisée en Marie et Emilie, qui ont failli être seulement la moitié droite et la moitié gauche du même individu. Or, bien qu’elles aient été très vite séparées, la main gauche de Marie n’en a pas moins ressemblé à la main droite d’Emilie autant que les deux mains d’un même organisme. Il ne peut être question pourtant d’intercommunication matérielle réglant les détails infimes et innombrables de structure entre les deux organes.
On peut essayer de se réfugier dans une conception empruntée au vieux préformationnisme : toutes les structures sont déjà contenues en petit dans l’œuf, et, aux premières divisions cellulaires, c’est tout l’arrangement structural qui est intégralement reproduit. Dès lors, plus besoin de poser le dilemme : communication matérielle ou participation télépathique, et, par conséquent, plus question de le trancher en faveur de la télépathie : il ne passe rien entre la main droite et la main gauche, ni entre Marie et Emilie ; elles se ressemblent tout simplement parce que les cellules concernées, ayant la même micro-structure de départ, fonctionnent de la même manière en déployant ces micro-structures. Mais on peut dire que tout, dans la biologie contemporaine, réfute le préformationnisme. En greffant un tissu, à un moment déterminé, à une place anormale, dans l’embryon, ce tissus peut donner des organes tout différents de ceux qu’il aurait donnés si on l’avait laissé à sa place. Comment alors, si les développements n’étaient qu’un déploiement, et si micro-structure il y avait, le tissu pourrait-il donner tantôt une forme, tantôt une autre ? Nous sommes ramenés nécessairement à l’idée d’une action à distance, ou indépendante de la distance, d’un thème qui prend possession télépathiquement du tissu greffé. Pour revenir aux jumelles Dionne, la micro-structure hypothétique qui aurait donné une moitié droite d’organisme, donne, par suite d’une dissociation accidentelle, un organisme entier. La moitié d’un corps n’a pourtant pas même structure que le tout. L’agrandissement de la moitié d’une machine ne donnerait pas la machine tout entière.
L’action sans distance, quand on arrive aux individualités vraies, ou même aux rapports proprement biologiques entre ces individualités, doit donc nécessairement se substituer au « de proche en proche » qui règne dans le monde de la physique classique. Même si les faits biologiques que nous avons mentionnés peuvent être sujets à interprétations divergentes, il suffit, pour surprendre un cas non discutable d’action sans distance de considérer ce fait essentiellement biologique ou psychobiologique, notre propre champ visuel, ou une phrase que nous prononçons. Dans mon champ visuel en cet instant, les multiples détails perçus sont sans doute à distance les uns des autres, mais le mot « distance » a ici un sens absolument particulier : cette lampe que je vois à droite n’exerce pas, en tant qu’élément de la sensation, une action de proche en proche sur cette fenêtre qui apparaît à gauche, comme une pièce d’une machine en pousse une autre [2]. Autrement, par définition, je ne verrais plus de multiples dails formels, je percevrais seulement un équilibre global. Mon champ visuel est absolument un, malgré la multiplicité des détails, et c’est pourquoi le « je » semble survoler l’espace visuel et peut l’organiser de la même façon qu’un thème de développement biologique organise unitairement tout un territoire embryonnaire. Il en et de même pour une phrase que je prononce. Si chaque mot ou même chaque son se liait au suivant par action « bord à bord », comment pourrais-je prononcer une phrase sensée, exprimer une seule idée par plusieurs mots ? Et si l’auditeur ne pouvait suivre la phrase prononcée que son par son, comment pourrait-il saisir l’idée exprimée ? Il n’y a pas à chercher bien loin des exemples incontestables d’action indépendante de la distance spatiale ou temporelle. Pour voir une scène complexe, il faut nécessairement que chaque détail, quoique distinct sur la rétine, dans le nerf optique et dans l’aire visuelle du cortex, soit pourtant immédiatement conjugué dans une unité formelle avec les autres détails. Pour parler, il faut nécessairement que le thème signifié appelle télépathiquement les sphères mnémiques correspondant aux mots ou aux tournures de phrases, et que ces sphères participent donc directement au sens unitaire. Dans un lapsus, on surprend très bien une sorte de rivalité entre le fonctionnement de proche en proche, et l’action unitaire du sens. Soit cet exemple, que j’emprunte à Georges Dumas. Une femme contrariée par son mari et en colère lui crie : « J’ai étiré un pousan », au lieu de : « J’ai épousé un tyran ». L’accent du sens est sur « tyran ». Cet accent qualitatif se transforme en une sorte de proximité spatiale. La phrase complète exige pourtant que le mot « tyran » vienne seulement en dernier lieu, mais la sphère « tyran », soulignée, passe trop vite et perturbe le mot « épousé », tout en se coulant dans sa forme grammaticale. Par compensation psychique, semi-physique, semi-spirituelle, le son refoulé revient et perturbe le second mot. L’équilibre est rétabli, mais aux dépens du sens.
Cette organisation télépathique de la vie psychologique ne frappe pas, parce qu’elle a lieu à l’intérieur d’une seule individualité. Mais les faits biologiques montrent que les frontières sont imprécises entre la télépathie intra-individuelle et la télépathie inter-individuelle. Nos cellules sont bien des individus au moins relatifs, même s’ils participent à un organisme unique, puisqu’un infime hasard aurait pu faire que les deux premières cellules, après la première division de l’œuf, au lieu de fournir une moitié droite et une moitié gauche, aient fourni deux individus distincts. Les harmonisations cellulaires sont donc aussi bien inter-individuelles qu’intra-individuelles. Dans les sociétés d’insectes polymorphes, telles que d’abeilles ou de termites, une harmonisation générale de la société doit se produire inter-individuellement. Elle s’opère sans doute en grande partie par des moyens physico-chimiques, comme entre les cellules de l’organisme adulte, mais il est extrêmement probable qu’une action primaire télépathique intervient. Les expériences de Roesch sur les abeilles ont montré qu’il y avait, pour une ruche prise dans son ensemble, des phénomènes de régulation absolument analogues aux régulations embryonnaires, et Marais a cité des faits très impressionnants aussi sur les termites. D’ailleurs, dans toutes les espèces, le dimorphisme sexuel implique évidemment une harmonisation surindividuelle. Les cellules qui construisent des organes mâles appartiennent à un organisme différent de celles qui construisent les organes femelles. Comment donc peuvent-elles harmoniser à distance leurs constructions sinon par distribution non spatiale de deux thèmes complémentaires ? Même si des moyens et intermédiaires physiques interviennent comme déclencheurs, il n’en reste pas moins qu’ils doivent évoquer la mise en action de thèmes de développement ou de comportement appropriés à l’unité signifiante de la vie sociale entre cellules ou entre individus, exactement comme l’unité de sens de la phrase prononcée évoque la mise en action de thèmes mnémiques appropriés.
Il faut prendre garde ici que l’évocation d’un thème mnémique, en biologie comme en psychologie, ne peut être représentée adéquatement par la métaphore d’une résonance physique. On a été souvent tenté, devant les évocations mnémiques, de penser au phénomène physique de résonance, parce qu’il semble donner le modèle mécanique, sinon d’une action, du moins d’une évocation à distance. Si l’on chante une voyelle sonore devant un piano dont on a levé les étouffoirs, le piano répond par la même voyelle. Les ondes sonores de la voyelle A par exemple ont donc éveillé uniquement les cordes correspondant aux composantes du son A. C’est sur ce modèle que les psychologues essaient encore de se représenter ce qui, dans le cerveau, correspondrait à l’évolution d’un souvenir : une perception actuelle irait éveiller des traces correspondantes.
De toute manière, une pareille conception ne vaudrait que pour la mémoire psychologique, et non pour la mémoire biologique. Lorsque l’embryon, à partir d’une simple gouttière médullaire, construit un système nerveux prodigieusement compliqué, quelles « traces » peut-il donc éveiller pour construire l’instrument même qui portera plus tard les traces hypothétiques ? Si le cerveau adulte explique les évocations mnémiques à la manière d’un piano, comment expliquer alors la construction même du piano cérébral ? Mais surtout, l’évocation mnémique s’opère selon le sens, non selon la structure géométrique de l’évocateur. Si je vous dis : « Pensez à la première lettre de l’alphabet », l’idée de la lettre A jaillit aussitôt dans vos esprits. Les ondes sonores que j’ai émises n’ont sûrement pas agi sur vos consciences et vos mémoires comme sur les cordes d’un piano. J’aurais même pu m’arranger pour que le son A ne soit pas dans ces ondes sonores. J’aurais pu dire par exemple : « Evoquez une voyelle différente de e, i, o, u ». Vous n’en auriez pas moins pensé au son A.
Il existe une autre manière que par la résonance d’agir à distance, et apparemment, sans vocation télépathique. Tous les citoyens du monde, depuis quelques années, ont appris à leurs dépens que les Etats modernes, ruinés par les guerres, arrivent parfaitement à prendre l’argent dans leur portefeuille, sans l’en extirper matériellement. Il leur suffit de faire une inflation massive. La puissance d’achat de tous les billets de banque, même à grande distance, et même enfermés dans des murs d’acier, diminue, et tout se passe comme si une partie des billets possédés par chaque individu avait été détruite matériellement par des espèces de rayons X. Un gouvernement peut même, par décret, dévaloriser à distance une monnaie déterminée. Mais il est aisé de voir que l’opération suppose des significations comprises, et des conventions signifiantes. L’inflation n’agit que par le jeu de la loi de l’offre et de la demande, loi qui concerne des opérations essentiellement psychologiques. La dévalorisation est une convention au même titre que la valorisation d’un billet de papier. Du reste, l’action à distance est loin d’être pure : l’afflux des billets nouveaux se propage lentement, le décret de dévalorisation doit être signifié par télégramme. Dans la mesure où elle est authentique, elle n’est possible, là encore, que par le caractère trans-spatial des conventions psychologiques.

L’action sans distance

En conclusion, on voit que, dans l’ordre psychologique et biologique, l’action à distance n’est pas l’exception, mais la règle, ou du moins, qu’elle est fondamentale, et indispensable, même lorsque des moyens physiques auxiliaires de communication interviennent. L’expression « action à distance » - comme du reste le mot télépathie - n’est d’ailleurs pas heureuse. Il vaudrait mieux parler d’action sans distance, ou indépendante de toute distance, de participation immédiate de deux ou plusieurs individus dont les corps sont différemment situés, à un monde non spatial. C’est d’ailleurs bien ainsi que les meilleurs interprètes conçoivent la télépathie, et par exemple Tyrrell, que je citais au début de cette conférence, exprime nettement cette idée, dans le vocabulaire un peu démodé du « moi subliminal ». La télépathie, dit-il [3], est une relation entre les portions subliminales de deux individualités ; aucune raison de supposer que l’espace a quelque chose à voir avec cela. La partie subliminale de l’individualité ne peut guère avoir de caractéristiques spatiales : elle n’a ni forme, ni dimensions, ni par conséquent de position dans l’espace. Dira-t-on que le moi subliminal de A est là même où est A ? Mais où est A ? Ne confondons pas A comme être conscient, et A comme organisme de chair. Dire que A est dans le salon, c’est parler sans précision. Le corps de A peut être dans le salon, son cerveau aussi probablement, mais A lui-même, qui pense et qui contrôle son corps n’est pas dans le salon. Si donc deux « moi » subliminaux qui ne sont nulle part dans l’espace entrent en relations l’un avec l’autre, ce qui leur permet de partager la même connaissance, il n’y a pas à poser le pseudo-problème du « comment » spatial de cette relation et de ce partage. Le fait que les corps des deux individus sont à des endroits différents n’a rien à voir avec la question. Mais nous avons le tort de commencer par penser les corps dans l’espace, et nous nous posons par suite la fausse question de savoir comment un message, que l’on suppose partant d’un lieu, peut arriver à un autre lieu sans traverser la distance intermédiaire. La simple réponse est que les « moi » subliminaux que la télépathie concerne ne sont pas quelque part dans l’espace.
On peut dire que tout ce que nous apprennent la psychologie et la biologie contemporaine confirment en un sens ce point de vue de Tyrrell. Mais, plutôt que de moi subliminaux, il vaut beaucoup mieux parler de potentiels mnémiques ou de thèmes signifiants, de manière à pouvoir englober le cas si fondamental du développement et du comportement biologiques, et aussi des participations mnémiques intra-individuelles. La ressemblance de deux individus d’une même espèce se développant à des milliers de kilomètres de distance ne peut se comprendre que par l’hypothèse d’une participation au même potentiel - au sens numérique du mot même - qui n’étant nulle part dans notre espace, est indifférent aux localisations. La ressemblance de deux comportements instinctifs de ces mêmes individus ne peut se comprendre que par l’hypothèse d’une participation aux mêmes thèmes instinctifs. Notre monde spatio-temporel est absolument indéchiffrable si l’on ne le considère pas comme se fondant dans un autre monde, où les localisations n’ont plus de sens.
Dès lors, l’antinomie que nous signalions au début de cet exposé se résout en faveur de l’action sans distance et contrairement à la thèse du « de proche en proche » universel. Cette thèse se confond, nous l’avons noté, avec celle du déterminisme absolu. Il est caractéristique que la micro-physique contemporaine abandonne à la fois déterminisme et idée d’influence de proche en proche. L’atome de la physique contemporaine n’est semblable que très superficiellement à un système solaire en miniature ; il n’est pas du tout le monde newtonien, ou einsteinien, simplement réduit dans ses dimensions. Alors que, nous l’avons vu, les contemporains de Newton avaient bien tort de s’inquiéter de l’occultisme apparent de l’attraction à distance, puisque la science ultérieure devait rapidement réinterpréter cette attraction par la notion d’un champ ou d’un espace continu, nous sommes dans une tout autre situation depuis la physique quantique, et si l’action sans distance est inquiétante, nous avons tout lieu de nous inquiéter. Les particules élémentaires de l’atome - si toutefois on peut encore parler de particules - ne forment pas du tout un système qui s’équilibre de proche en proche, à la façon d’un système planétaire. La quantification et le principe d’exclusion de Pauli font ressembler l’atome beaucoup plus à un système de compatibilités et d’incompatibilités conventionnelles, où l’état d’un élément du système implique l’état d’un autre, sans action intermédiaire, de même que, dans l’unité d’un domaine de conscience, tel élément perçu ou pensé, implique tel autre élément, sans pourtant lui envoyer une influence se propageant. Il est à peu près aussi vain de chercher des influences de proche en proche dans l’atome qu’entre les prémisses et la conclusion d’un raisonnement.
La mécanique ondulatoire semble, dans une certaine mesure, remettre les choses en ordre, et revenir aux propagations de proche en proche, sinon au déterminisme. Superficiellement, l’imagination spatiale a de quoi se satisfaire avec les systèmes d’ondes qui semblent guider les particules - électrons ou protons - et qui semblent matérialiser les compatibilités ou incompatibilités dont nous parlions. On a employé, il y a quelques années, l’expression d’ « ondes pilotes ». Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’ondes de probabilité, qui sont censées exister, non dans notre espace, mais une sorte de sous-espace, d’espace de configuration. Il ne faut pas oublier qu’il n’y aurait aucun sens à se demander où est le photon, ou l’électron, tant qu’il ne s’est pas manifesté par un effet observable à tel endroit de notre espace. De l’atome émetteur à l’atome récepteur, le photon ne voyage pas à la manière d’un voyageur dans un train, et les ondes de probabilité ne sont pas pareilles à des wagons matériels. Le fait que la mécanique ondulatoire n’a pas retrouvé non plus l’action de proche en proche, puisque l’un comme l’autre est lié à la conception ordinaire de l’espace et du temps. L’espace de configuration n’est qu’une façon imagée de désigner le trans-spatial. La physique contemporaine, à la différence de la physique classique, est donc parfaitement d’accord avec la biologie et la psychologie, en ce qu’elle fait appel à un au-delà de l’espace ordinaire, et à des actions qui ne sont pas des propagations. De plus, la physique nouvelle montre que les localisations et propagations dans l’espace ordinaire, et que l’espace ordinaire lui-même, ne sont que des effets globaux et secondaires qui apparaissent comme une sorte de limite statistique d’actions unitaires et trans-spatiales.

La part de la métapsychique

En dernière conclusion, je pense que je devrais prendre position nettement, non plus seulement sur l’action sans distance, mais sur la télépathie au sens usuel du mot, sur la télépathie telle qu’elle apparaît selon les récits de cas individuels et selon les expériences sur cartes Zener. Je n’en ferai rien, non pas par prudence, mais pour la raison toute simple que je n’ai vraiment pas d’opinion sur la question, et que ma perplexité, pour parler comme l’Arabe des Mille et Une Nuits, est une grande perplexité. Les « faits », ici, ne sont pas des faits dans le même sens que les faits découverts par les physiciens ou les biologistes. Ils sont du ressort de la critique des témoignages, plutôt que de la systématisation scientifique, et je n’ai pas l’intention d’aborder cette question. Je me cantonne dans le problème de la possibilité théorique.
Que l’action sans distance règne dans toutes les individualités aussi bien physiques que bio-psychologiques, c’est certain ; qu’elle règne même entre individualités, quand ces individualités forment des systèmes unitaires, comme les cellules dans l’organisme ou les individus dans l’espèce, c’est non moins certain. Le déterminisme, l’équilibre de proche en proche, l’espace-temps avec ses propriétés géométriques classiques, ne recommencent pas à régner, comme on le dit souvent, à mesure que l’on passe du micro au macroscopique, mais seulement quand on passe de l’individualité ou du système unitaire à une foule. L’individu considéré peut être gros, des milliards de fois plus gros qu’un atome, dans la mesure où il est un individu vrai, aucune raison pour qu’il soit soumis au « de proche en proche ». Et de même, si les individus réellement unifiés sont à des milliers de kilomètres de distance apparente. Mais cela ne suffit pas pour démontrer l’existence de la télépathie, ni même pour donner une très grande probabilité à sa possibilité théorique. En effet, si l’action sans distance en physique, biologique ou psychologie échappe au déterminisme, elle n’échappe pas à une autre sorte de régularité. Rien de plus régulier qu’un développement organique. Tandis que les faits de télépathie ont quelque chose de curieusement capricieux, d’accidentel, même dans les expériences systématiques de Rhine et de son école.
D’autre part, c’est un fait que la nature semble suppléer tant qu’elle peut à l’action sans distance par des transmissions de proche en proche, et des machines auxiliaires ; elle consolide au plus vite l’unité primaire de l’organisme par des unificateurs et intégrateurs secondaires. Un être vivant est d’abord directement un, mais bientôt, que de machines en lui pour assurer les communications ! Chaque corps humain contient des milliers de kilomètres de fil et de tuyaux, distribuant partout influx nerveux, hormones et aliments. On a dit que toutes les actions vitales essentielles : circulation, nutrition, digestion, respiration, reproduction, allaitement, etc., supposaient la présence de tuyaux. Le mot « essentiel » est probablement excessif, car, enfin, une action vitale plus essentielle encore consiste précisément à fabriquer tous ces tuyaux, à partir d’une cellule qui, elle, n’a encore ni tuyaux ni fils à sa disposition. Mais on peut dire que ces instruments de communication et de transport jouent au moins un rôle très important. Plus l’organisme est élevé, plus ses canalisations sont complexes. Pourquoi cet effort de la vie, si elle pouvait assurer l’unité d’une manière plus directe et plus infaillible ? Pourquoi ces kilomètres de veines et d’artères qui peuvent si facilement se détériorer en causant la mort de tout l’organisme, si la vie est capable d’action sans distance, de télépathie et de télékinésie ? Pourquoi les organes sensoriels si fragiles et leurs prolongements nerveux, si l’être vivant est capable de perceptions extra-sensorielles ?
On entrevoit sans doute une réponse à ces « pourquoi ». L’individu vivant et conscient, comme tel, est un, mais il ne se conçoit qu’en rapport avec un univers où règne la multiplicité des autres êtres. Il est donc obligatoire, ou du moins très utile, qu’il se soumette aux lois de la multiplicité tout en les dominant. Avant d’assimiler les aliments matériels, avant de les convertir à son unité, il faut bien qu’il les distribue matériellement à toutes les parties de son organisme. La distribution matérielle par communication matérielle, doit nécessairement avoir lieu entre la faim, unitaire, et l’assimilation également unitaire. Avant d’éprouver une perception dans l’unité absolue de la conscience, et sans intercommunication matérielle, il faut que les détails innombrables et accidentels des objets autour de nous aient été transportés chacun à part dans notre cortex par des informateurs sensoriels fonctionnant comme des récepteurs matériels. C’est, là encore, une sorte de distribution de multiplicité se situant entre notre volonté unitaire de connaître le monde, et notre conscience assimilatrice. Un Protozoaire n’a pas besoin de bronches pour respirer, ou de vaisseaux pour distribuer la nourriture. Un Métazoaire en a besoin, par la simple loi de non-proportionnalité des volumes aux surfaces, qui l’oblige à multiplier les surfaces internes d’échanges nutritifs.
L’argument tiré de l’existence des machines organiques de communication n’est pas décisif contre la télépathie. Cependant, il neutralise au moins en partie celui qui pouvait être tiré en sa faveur du caractère primaire de l’unité sans distance. Si la télépathie est réelle, il faut admettre que les organes secondaires de distribution et d’information sont un luxe, une double assurance utile mais non absolument indispensable, un peu analogue à ce luxe de bureaucratie et de paperasserie dont les sociétés civilisées se servent ou s’encombrent, et dont les sociétés primitives se passent assez bien. Il faut admettre qu’à la rigueur l’organisme peut passer directement, sinon de la faim à l’assimilation, du moins de la volonté de connaître à la connaissance. L’hypothèse n’est pas aussi invraisemblable qu’elle le paraît, car l’expérience montre que la vie sait fort bien, quand c’est absolument indispensable, faire ce qui à d’autres moments paraissait être pour elle une impossibilité. Elle sait faire des muscles infatigables, elle sait faire des tissus transparents, elle sait rendre les cellules germinales virtuellement immortelles. L’unité sous-jacente sait, quand il le faut, suppléer aux défaillances des machines qu’elle a montées.
Je finirai par une comparaison. Imaginons un homme sans culture scientifique qui découvrirait la civilisation moderne. Imaginons encore que, dans le pays d’où il vient, il ne se produisait jamais d’orages. Arrivant dans nos contrées, il croirait que l’électricité est un phénomène rare, artificiel, qui ne peut être produit que par des machines de structure très compliquée. La radio le détromperait sur la nécessité de fils intermédiaires, mais non sur la nécessité d’appareils industriels complexes. Mais, s’il continue à s’instruire, il découvrira que l’électricité est un phénomène absolument fondamental dans la nature, que les conducteurs électriques eux-mêmes sont faits d’une matière que l’on ne peut décrire sans faire appel à la notion de charge ou de champ électrique, inséparables de l’espace même, et probablement plus fondamentaux encore que l’espace. Enfin, les premiers orages auxquels il assisterait lui feraient sentir directement que l’électricité est un phénomène naturel. Les caprices de la foudre lui prouveraient que les schémas de conducteurs et de machines électriques, trouvés dans les manuels élémentaires, ne sont que des schémas, souvent débordés par la réalité. Cette comparaison est en faveur de la télépathie. Malheureusement, les comparaisons, tout en ayant leur prix, ne sont pas des raisons.

[1] G.N.M. Tyrrell, The personality of man, Londres : Penguin Books, 1947, p. 69.

[2] Malgré quelques effets secondaires de ce genre, dont la « Gestalt-psychologie » a beaucoup exagéré l’importance.

[3] Op. cit., p. 70.


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