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Hegel et la lucidité magnétique

Hegel et la lucidité magnétique

Par Bertrand Méheust

Les rationalistes des Lumières niaient la clairvoyance, tandis que les romantiques la considéraient comme une voie d’accès vers un mode de connaissance plus élevé. Hegel, lui, reconnaît sa réalité, mais lui assigne un statut inférieur dans l’histoire de l’esprit.

Comme beaucoup de philosophes au début du XIX° siècle, il connaît et admet les phénomènes produits par les magnétiseurs. Non content d’accepter les faits de lucidité, il critique même dans son Précis de l’Encyclopédie des sciences philosophiques ceux qui les nient au point de refuser de voir ce qu’ils ont sous les yeux.

" Dans ce domaine écrit-il, pour pouvoir croire à ce que l’on voit de ses yeux, et plus encore pour comprendre, la condition fondamentale est de ne pas se trouver embarrassé dans les théories intellectualistes."(Précis de l’Encylopédie des Sciences philosophiques, Vrin, 1978, alinéa 406). On ne peut comprendre les phénomènes de la lucidité magnétique, poursuit-il, "tant qu’on part du présupposé de personnalités indépendantes entre elles, et indépendantes du contenu, et du présupposé que le fractionnement spatial et temporel est absolu."

Comme le montre ce passage décisif, Hegel a compris la leçon profonde de ces phénomènes et, sur ce point, il va bien plus loin dans la remise en cause de nos catégories que ne le feront, au XX° siècle, des philosophes comme Sartre, Husserl ou Heidegger. Mais, comme le remarque Ernesto de Martino, il persiste à juger les phénomènes de la lucidité magnétique depuis un point de vue qui consacre la supériorité de la pensée occidentale. A ses yeux, les peuples qui vivent en harmonie avec la nature sont moins avancés au point de vue spirituel. Les phénomènes magnétiques mettent en oeuvre un mode de communication immédiate avec la nature qui renvoie à un stade révolu de l’esprit. C’est en effet dans un état d’inconscience, de renoncement à soi, que le somnambule magnétique acquiert ses informations extrasensorielles, pénètre la conscience d’autrui, ou accède à la connaissance d’événements futurs. Or, cet état a été surmonté par le développement de l’esprit. Il est l’expression d’ un stade archaïque que Hegel caractérise comme celui de "l’âme sensible", sorte d’instance située entre l’esprit réfléchissant et la pure vitalité animale. A ce stade, l’esprit reste encore prisonnier des sensations qui le saturent, et de ses états affectifs. La véritable liberté de l’esprit doit passer par un arrachement préalable à ce sympathisme originel. Les extases magnétiques observées en Occident témoignent d’une régression morbide vers cet âge de l’esprit où la conscience était encore engluée dans le monde. Hegel reste donc tributaire de la représentation platonicienne de la divination comme délire et imprésence à soi, mais il n’en retient qu’un aspect et l’historicise. Alors que Platon situait le délire prophétique à la fois au-dessus et en-dessous de la raison, il le réduit à un mode d’expérience infrarationnel. C’est autour de cette thèse que s’organisera, chez les métapsychistes, un débat qui n’a pas encore trouvé de solution satisfaisante. Les phénomènes paranormaux comme la clairvoyance sont-ils régressifs ? Constituent-ils des "fossiles psychiques", comme semble l’attester le fait qu’ils paraissent plus intenses et mieux attestés dans les sociétés archaïques ? Mais l’idée qu’ils seraient plus intenses dans ces sociétés n’est-elle pas illusoire ? Un Alexis Didier n’est-il pas un devin aussi puissant, dans son registre, qu’un oracle antique ? Le psi ne constitue-il pas au contraire une potentialité toujours disponible chez l’homme moderne, et susceptible de prendre des formes nouvelles, comme le pensera un Jaurès, dans le prolongement des idées des magnétiseurs ? Il n’est pas nécessaire d’entrer dans ce débat pour jauger l’apport d’Hegel. Discuter le statut de ces phénomènes est une chose, les accepter en est une autre. Aujourd’hui, nous n’en sommes plus (ou pas encore) à débattre de leur statut, puisque la question même de leur réalité est sortie de l’horizon de la philosophie. Aussi, les choses étant ce qu’elles sont, le simple fait qu’un des plus puissants esprits de l’Occident ait cru devoir affronter le dossier du magnétisme est déjà en lui-même porteur d’une information essentielle sur les limites de notre univers culturel.

Cet article est un extrait du livre de Bertrand Meheust : "100 mots pour comprendre la voyance".

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