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Hans Bender à Strasbourg

Hans Bender à Strasbourg
par Frank-Rutger Hausmann


Le psychologue et parapsychologue Hans Bender (1907-1991) a enseigné à Strasbourg durant l’occupation allemande. Il y avait fondé un centre de recherches parapsychologiques et une clinique privée pour les personnes en prise avec des problématiques paranormales. Depuis cet épisode, une rumeur a circulé autour des liens entre Bender et le nazisme, rumeur entretenue par le témoignage biaisé d’une de ses filles colporté sur plusieurs sites. Il a fallu attendre l’enquête approfondie d’un véritable historien pour que les événements soient mis au clair. Le professeur d’histoire et de langues romanes à l’Université de Freiburg, Frank-Rutger Hausmann, conclut dans son livre « Hans Bender et l’Institut de psychologie et de psychologie clinique à la Reichsuniversität de Strasbourg de 1941 à 1944 » que Bender n’était pas du tout nazi. Bender a montré un opportunisme raisonnable, qui lui a permis de sauvegarder des documents inestimables et de développer ses recherches en parapsychologie. Le passage de Bender à Strasbourg est donc présenté, dans le résumé français écrit par l’auteur, comme ayant un bilan positif.

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Hans Bender, photo à Freiburg dans l’après-guerre, © IGPP

Bender à Strasbourg - un bilan positif

L’étude que nous entreprenons ici prétend proposer des pistes à suivre, car tous les chercheurs ont laissé des « traces », en dépit des efforts déployés plus tard pour les effacer. La Reichsuniversität de Strasbourg, qui n’aura existé que trois ans, ne fait pas exception à la règle.
Les résultats d’une telle recherche, qui doit viser à la plus grande exhaustivité, ne sauraient pourtant être qu’incomplets. Les documents découverts sont au mieux des disiecta membra, les fragments d’une réalité passée qui ne rendent compte que d’états de faits ponctuels.
Celui qui n’a pas vécu cette période de l’histoire doit aussi être conscient qu’il porte sur elle un regard rétrospectif nourri de soixante ans d’un minutieux travail de recherche et d’information. C’est bien entendu légitime, mais il faut en tenir compte dès qu’il s’agit de porter un jugement sur le passé - un jugement qui devrait toujours être libre de tout préjugé. Il serait malvenu de tenir des propos moralisateurs. Le comportement d’un individu ne peut être jugé répréhensible que s’il l’était également aux yeux des principes juridiques et éthiques en vigueur sous l’Empire et la République de Weimar. Ainsi, pour en rester au cas de Bender, soumettre un projet au RSHA (Office central de sécurité du Reich) n’est pas en soi un acte répréhensible, tant que le contenu du projet déposé ne transgresse pas les règles d’une scientificité moralement irréprochable. Or ces règles, Bender ne les a pas transgressées puisqu’il s’agissait pour lui de soumettre un certain nombre de phénomènes paranormaux à un examen scientifique. S’il savait quelle organisation criminelle se dissimulait derrière l’ « Office central de sécurité du Reich », c’est tout au plus par ouï-dire.
En 1935, Bender avait lui-même été attaqué par des représentants de la presse national-socialiste, en relation avec la NSV (Nationalsozialistische Volkswohlfahrt), à la requête du Ministère de la Propagande, pour ses recherches dans le domaine des sciences des limites (parapsychologie et occultisme).
En 1941, la Gestapo a effectué une perquisition à l’Institut de Philosophie de Bonn - où il remplaçait Rothacker, dont il était l’élève ; il est possible que son domicile personnel ait été lui aussi perquisitionné, sans que soient découvertes quelques preuves compromettantes que ce soit - preuves que sa femme, Jet, avait eu l’intelligence et la présence d’esprit de faire disparaître.
Cet épisode aurait pu inciter Bender à prendre ses distances vis-à-vis du régime, mais cela aurait eu des conséquences néfastes sur sa carrière.
C’est pourquoi il a opté pour l’alternative opposée : il est entré au NSDAP (Nationalsozialistische Partei Deutschlands), a occasionnellement collaboré avec le « Dozentenbund » (Union des enseignants), obtenu un poste de Professeur à Strasbourg et fait ce qu’il était possible de faire en matière de recherches dans une université contrôlée à plusieurs niveaux par des membres de la police.
Il était convaincu que c’était la seule façon de se rapprocher de son but ultime - placer la parapsychologie sur les autels académiques. Ce but faisait taire en lui les scrupules.
Outre les projets censés présenter un intérêt stratégique essentiel en temps de guerre (utilisation de la radiesthésie pour la prospection pétrolière ainsi peut-être que pour la localisation des cargos et des sous-marins des deux camps), il s’agissait pour lui de mener une étude empirique sur des phénomènes paranormaux qu’il convenait de ne pas laisser aux mains des charlatans.
Bender a trouvé chez le Dr Friedrich Spieser, éditeur de son métier et défenseur de l’autonomie alsacienne, un mécène d’une grande érudition, qui finança non seulement la fondation d’un institut de recherche en parapsychologie, mais également les recherches expérimentales que Bender, membre à la fois des facultés de médecine et de philosophe, pensait ne pas pouvoir se permettre de mener. Sur ce point, sa démarche était dialectique.

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Bender, expérience d’ESP dans l’Institut psychologique de l’Université de Bonn, © IGPP

Les sciences des limites (sciences paranormales et occultes) n’avaient droit de cité à l’université qu’en tant qu’elles étaient soumises à une observation et à un examen scientifiques.
Le comportement de Bender en la matière satisfaisait aux exigences de la direction de l’université, qui était dans ce domaine le porte-parole de l’idéologie national-socialiste officielle.
Quand on connaît cet esprit libéral et indépendant, on peut s’étonner qu’il ait fait preuve d’un tel engagement. Mais comme beaucoup de ceux qui évoluent aux marges du monde scientifique, il était obsédé par l’idée d’être reconnu pour son travail. Ce n’est que pour cette raison qu’il a, à l’époque, apporté sa pierre à la professionnalisation naissante de la psychologie allemande - depuis 1941, il était possible de faire des études pour obtenir un diplôme de psychologie.
Ce sont des motifs similaires qui l’ont poussé à développer différents réseaux à l’intérieur comme à l’extérieur de la Reichsuniversität, même si certains de ses partenaires faisaient partie des SS.
La situation particulière de l’Alsace, occupée par les Allemands, administrée illégalement comme une province du Reich, et siège d’une Université qui devait devenir un instrument de combat contre l’Ouest, et surtout contre la France et la Sorbonne, est une chose à laquelle Bender n’a pas réfléchi - pas plus d’ailleurs que la plupart de ses collègues.
Après la guerre, il a refoulé ces années et a fait preuve de la même tendance à l’amnésie que la majorité de ses contemporains. Il ne pensait pas à mal et était de bonne foi, car de son point de vue, il n’avait rien fait de répréhensible. Intégrer sa chaire professorale et son institut au département de psychologie appliquée, cela signifiait avant tout contribuer à la formation de futurs psychologues, de professeurs et de médecins, professions dont la société, tout particulièrement en temps de guerre, avait un besoin urgent. Il était inévitable que plusieurs services de nationaux-socialistes se servent de sa discipline et son institut pour améliorer la productivité de l’économie de guerre.
En se liant au RSHA - qui devait financer ses recherches sur les sciences occultes, et lui restituer une partie des livres saisis dans le cadre de l’affaire Hess ainsi que des instruments qui lui avaient été confisqués - il a pu sauvegarder des documents inestimables qui auraient sans cela été perdus à tout jamais. Son double discours lui-même, qui lui a fait dans certains cas prononcer de « vigoureux » rappels à l’ordre conformes à l’idéologie national-socialiste, comme par exemple lorsqu’il incita un étudiant à s’engager volontairement dans la Wehrmacht, était au service d’un but scientifique plus élevé. Bender a à son actif de n’avoir à l’époque rien publié dans son domaine, d’avoir eu, aux dires de plusieurs témoins, une attitude neutre, voire bienveillante, vis-à-vis des Alsaciens favorables à la France, et d’avoir gardé une certaine neutralité dans les cours qu’il donnait à l’Université.

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L’endroit où Bender installa son Institut de Psychologie Clinique, au 2 quai St-Nicolas à Strasbourg, © Josef Fuckerieder, Freiburg i.Br.-Kehl

Ce résumé français est extrait du livre de Frank-Rutger Hausmann, professeur d’histoire et de langues romanes à l’Université de Freiburg, « Hans Bender (1907-1991) und das Institut für Psychologie und Klinische Psychologie an der Reichsuniversität Straßburg 1941-1944. », Ed. Vergon, 2006, pp.139-141. Le livre est disponible en allemand ICI avec en supplément un CD-rom contenant 100 documents et photos d’archives.


Pour aller plus loin sur les liens entre nazisme et parapsychologie, voyez le traitement de la question par Bertrand Méheust dans « Devenez savants : découvrez les sorciers », Paris : L’Harmattan, 2003.

Une partie de l’histoire de la suite de la carrière de Bender, avec la fondation de l’IGPP à Freiburg, est détaillée ici.

L’IMI remercie Frank-Rutger Hausmann et Eberhard Bauer pour leurs généreuses autorisations.

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