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Entretien avec Jean-Patrick Costa sur le chamanisme

Entretien avec Jean-Patrick Costa sur le chamanisme

Par Bertrand Méheust

Entretien de Bertrand Méheust avec Jean-Patrick Costa, pharmacien, concernant le chamanisme. Cette interview a été initiallement publiée dans la revue Synapse en 2005.

Bertrand Méheust : Jean-Patrick Costa, vous êtes connu comme pharmacien, et en même temps comme spécialiste du chamanisme. Ce sont là deux questions qui vont certainement passionner les lecteurs de Synapse. J’aimerais en préalable que vous nous précisiez votre parcours, et que vous nous expliquiez comment vous en êtes venu à nouer ces deux domaines.

Jean-Patrick Costa : De formation, je suis pharmacien spécialisé en pharmacocinétique, c’est à dire dans l’étude des processus d’absorption et d’élimination des médicaments. C’est dans ce domaine que j’ai travaillé en tant que chercheur dans deux laboratoires pharmaceutiques privés pendant six ans. Et puis, comme j’étais déjà un grand voyageur, j’ai souhaité prendre une année sabbatique (la septième...). J’ai donc contacté Pharmaciens Sans Frontières pour ouvrir une mission en Amazonie Equatorienne auprès des Indiens Shuar et Achuar, plus connus en France sous le nom de Jivaros et que je connaissais déjà.

Là-bas, j’ai implanté un réseau autochtone de soins de santé primaire en créant de petites pharmacies villageoises, mais très vite je me suis rendu compte que les Indiens avaient leur propre médecine et qu’elle était menacée de disparition, suite à l’avancée de la modernité en forêt. A la demande des Indiens, j’ai alors intégré à notre programme humanitaire, l’étude et la revalorisation des médecines traditionnelles, en incluant les plantes médicinales bien sûr, mais aussi les soins magico-religieux (les chamans). Mon année sabbatique s’est transformée en un séjour passionné de près de trois ans (1992-1995) : à leur contact, je me suis transformé, ma vision du monde a changé et j’ai voulu témoigner de cette aventure intérieure en écrivant des livres.

A mon retour en France, il n’était plus question de réintégrer l’industrie pharmaceutique, je me suis installé à la campagne dans l’ancienne maison de mon grand-père et je me suis mis à travailler la terre, conséquence de cette transformation issue du contact avec les Indiens d’Amazonie. J’ai aussi suivi une spécialisation en anthropologie de la santé et j’ai continué à collaborer avec différentes organisations, notamment avec le Conseil des Chamans Shuar et la Direction Nationale de Santé Indigène, département du ministère de la santé publique équatorien en charge de l’intégration et de la légalisation des tradipraticiens. J’ai aussi écrit trois livres qui reflètent en fait mon propre cheminement : « Indiens Jivaros », récit de la situation des Indiens aujourd’hui, « L’Homme-Nature », essai comparant la philosophie occidentale à celle des peuples de la forêt, et enfin « Les Chamans, hier et aujourd’hui » qui décrit le phénomène du chamanisme dans le monde. Ce livre sera d’ailleurs réédité dans une version révisée et plus étendue aux Editions Sang de la Terre en Avril...

Bertrand Méheust : Quel est le cadre institutionnel de vos travaux ? Quelles sont les recherches que vous menez actuellement ?

Jean-Patrick Costa : Depuis quelques années, suite à la création de l’association Arutam, association de soutien aux peuples premiers (http://arutam.free.fr), j’ai un contact privilégié avec un certain nombre de chamans équatoriens, péruviens et mexicains, reconnus dans leur pays et par leur peuple. Tous ces chamans, par une étonnante coïncidence qui n’en est pas une, ont pour spécialité de recourir à des plantes psychoactives pour soigner (ayahuasca, peyotl). Si bien qu’en travaillant à leurs côtés sur ces programmes de revalorisation des tradipraticiens, j’ai accumulé un nombre impressionnant d’expériences et de témoignages troublants. C’est en fait ce lien privilégié et ce vécu qui m’a donné la force de me lancer dans la rédaction de « Les Chamans », une enquête sur le chamanisme qui se veut rationnelle et exhaustive, mais aussi la plus respectueuse possible de la pensée de ces guérisseurs hors-norme. Ainsi, ce qui me différencie de bien d’autres spécialistes du chamanisme, c’est un souci de coller à la vision du monde des peuples autochtones, sans me soucier du conformisme universitaire, très prégnant surtout lorsque l’on touche des domaines qui précisément remettent en question les bases mêmes de notre société.

Alors pour répondre à votre question, je suis un chercheur éternel des phénomènes mystérieux de la vie, comme le sont les chamans et comme nous devrions tous l’être. Je ne suis lié à aucune structure et je n’ai aucun... cadre institutionnel, ce qui m’amène à réfléchir et écrire sur ce que je vis dans ma chair. Finalement, dans cette recherche quotidienne, mon seul cadre serait... de ne pas prendre tous mes rêves pour des réalités... phénomène fréquent lorsque l’on s’immerge dans le chamanisme !

Bertrand Méheust : Vous êtes invités dans des congrès, comment êtes-vous perçu par les universitaires ?

Jean-Patrick Costa : Je ne sais pas, c’est plutôt à eux qu’il faudrait leur demander. J’imagine qu’ils doivent me prendre pour un illuminé... J’ai quand même remarqué qu’en France, il fallait être d’une université pour être écouté ou cité dans un papier scientifique. C’est moins le cas dans les pays anglo-saxons, en Belgique, en Suisse. En tout cas, je voudrais leur dire qu’aujourd’hui les choses changent, le savoir scientifique n’est plus cantonné à une élite du Nord, il se diffuse dans les pays du Sud, par internet dans toutes les couches sociales. On découvre aussi que la sagesse notamment des peuples autochtones est une autre forme de... savoir. A ce titre, j’apprécie par exemple l’école suisse d’anthropologie réflexive (Kilani, Rossi) qui pose l’intéressante question du regard conditionné que nous portons sur l’Autre. En fait, tout ce qui pourrait nous ouvrir à d’autres formes de pensée, me paraît bénéfique...

Bertrand Méheust : J’ai eu l’occasion à deux reprises de vous entendre donner une conférence sur l’origine des savoirs indigènes, et j’ai été fasciné par les perspectives que vous ouvrez. Vous expliquez par exemple que les Amérindiens n’ont pas acquis le savoir très élaboré qu’ils ont sur les plantes par un tâtonnement empirique, par essai et erreur, mais par des voies plus mystérieuses ...

Jean-Patrick Costa : Vous me donnez là l’occasion d’illustrer concrètement mes propos antérieurs. En effet, dans mon article « Les origines du savoir autochtone », ma recherche s’inspire directement des paroles de certains chamans ayahuasqueros que j’ai rencontré en forêt, et ceci en les prenant au pied de la lettre :

« Pour comprendre (le monde), il faut prendre la Grand-Mère Ayahuasca. Elle est une plante enseignante, intelligente, maîtresse. Elle travaille en moi. Tout ce que je dis vient de la plante. C’est elle qui me l’a appris. Elle fait venir à moi les plantes qui conviennent à mon patient. On ne trouve pas les vertus thérapeutiques d’une plante donnée, c’est elle qui se manifeste à nous. Elles se mettent en travers de notre chemin ; elles nous appellent ; elles changent (d’attitude) si on leur parle. »

A partir de là et en constatant que les Indiens n’avaient ni calpin, ni système sophistiqué de mémorisation, ni méthode en matière de transmission intergénérationnelle du savoir, je me suis dit que la théorie du tâtonnement empirique, par essai et erreur, ne pouvait pas fonctionner chez eux, qu’elle était une extrapolation à partir de notre propre conception du monde... Alors, je me suis permis d’imaginer une autre explication, celle-là plus conforme aux peuples autochtones : les plantes sont douées d’intelligence, elles ont une mémoire de l’univers parce qu’elles font partie du même processus de la Vie que nous. Il nous est possible de communiquer avec elles, selon certaines conditions (la transe, le rêve notamment) et ainsi pouvoir en retirer des informations, de type thérapeutique par exemple.

Et puisque je n’ai aucun cadre institutionnel, j’ai même avancé l’hypothèse que les plantes « nous manipulaient » depuis des millénaires, pour assurer leur propre pérennité. Dans les sociétés sédentaires agricoles, on peut par exemple s’interroger sur le degré de coopération des plantes dans les phénomènes ayant concourus à leur domestication. En d’autres termes, les céréales ont-elles été transformées de manière passive par les premiers agriculteurs ou bien ont-elles pris une part active à cette évolution ? Ailleurs, on observe que les sociétés semi-nomades ont sacralisé leur source alimentaire sylvestre principale, comme le palmier sagoutier, au point d’en assurer une gestion rigoureuse. Qui donc des hommes ou du palmier en tire le meilleur profit ? Ne peut-on imaginer une co-évolution, comparable l’orchidée qui utilise l’abeille pour améliorer sa fécondation ?

Bertrand Méheust : Vous imaginez en quelque sorte une symbiose millénaire entre la plante et l’homme...

Jean-Patrick Costa : Cette symbiose va même au-delà du biologique, comme je le disais tout à l’heure. Nous sommes l’air que nous respirons, nous sommes les aliments que nous mangeons, nous sommes le soleil que nous captons tous les jours... Toute personne qui prend le temps de vivre, le ressent un jour où l’autre dans son corps. Alors dans ces conditions, on peut penser que le règne végétal qui historiquement et biologiquement nous a enfanté, se comporte un peu comme une mère pour nous : elle nous nourrit, nous surveille et peut-être... nous protège contre nous-mêmes...

Inutile de dire que cette hypothèse va a l’encontre de notre rationalité et qu’elle est donc irrecevable pour le monde scientifique. En tout cas, il me plait à la présenter partout où l’on m’invite et notamment dans des congrès scientifiques, ne serait-ce que pour montrer à tous que rien ne doit être figé dans nos têtes...

Bertrand Méheust : Effectivement, votre hypothèse déroute complétement l’idée que l’on se fait du savoir et de son acquisition en Occident. Pouvez-vous nous donner un exemple concret ?

Jean-Patrick Costa : Je peux vous citer le cas d’un tradipraticien qui lorsque je l’interroge sur la préparation qu’il vient de prescrire, me dit qu’il a eu une vision la nuit dernière : certaines plantes se sont approchées de lui et lui ont dit qu’elles pourraient soigner tel patient en consultation chez lui. Et comme il demandait (dans son rêve) plus de précisions concernant la posologie, une des plantes s’est mise en mouvement, un certain nombre de feuilles se sont déposées dans sa main, lui indiquant par la même, quelle partie de la plante était active et à quelle dose...

Un autre facteur est important : les Indiens n’ont pas une classification détaillée des plantes. Ils les nomment d’ailleurs, non pas en fonction des caractéristiques physiques (comme dans la classification de Linné), mais selon les relations qu’ils ont avec elles : exemple, kupiniamar maïkuia veut dire littéralement « datura-pour-les-fractures ». Ainsi, en forêt, on rencontre une énorme variabilité des dénominations, d’un village à l’autre, voire d’un individu à l’autre. Autant dire qu’une même plante a souvent plusieurs noms... Et il n’est pas rare de voir dans un jardin médicinal, deux plants identiques servant bien distinctement, dans l’esprit du guérisseur, pour deux choses différentes. Ce qui montre que la relation des hommes avec les plantes est plutôt l’affaire de chacun, en son fort intérieur, fonction de son vécu et de son... ressenti.

Bertrand Méheust : La façon dont les Amérindiens accèdent à la connaissance des plantes n’est pas sans évoquer la transe magnétique des XVIII° et XIX° siècles en Europe. Les somnambules magnétiques, eux-aussi, prétendaient accéder pendant leur transe à la connaissance intime des propriétés des plantes. Ils voyaient à la fois la maladie de ceux qui venaient les consulter, et, dans la forêt, la plante qui allait les guérir. Comment expliquez-vous que l’on trouve le même type d’expérience dans des cultures aussi dissemblables ?

Jean-Patrick Costa : S’il existe un lien entre tous les êtres vivants (qui d’ailleurs partage une histoire et des structures génétique et biologique communes), il semble logique que celui-ci dépasse les cultures, car elle concerne l’être profond. On peut alors postuler que certaines sociétés ont cherchées à développer ce lien et que d’autres l’ont négligé, notamment toutes les civilisations hiérarchisées (essentiellement concentrées en zone tempérée). Il faut dire que partout où la nature est généreuse (tropiques) ou à l’opposé, là où elle est extrême (pôles, désert), les hommes ont donné un large crédit aux rêves, comme étant des messages du monde des esprits. On voit là une certaine prédisposition à écouter la nature, tout comme leur nature intérieure...

Alors, si au XVIIIème et XIXème siècles, le magnétisme est apparu en Europe, on peut penser que les conditions sociales et culturelles du moment ont permit la résurgence de ce lien ou en tout cas, la formulation d’expressions en lien avec la nature, comportements proches des peuples chamaniques. D’ailleurs aujourd’hui, on pourrait en dire de même pour le néo-chamanisme, l’hypnose ou bien d’autres thérapies dites alternatives qui valorisent la « guérison intérieure »...

Bertrand Méheust : N’est-on pas obligé, pour rendre compte de cette étrange connaissance intuitive des plantes, de postuler une sorte de connivence première de l’homme et du monde, qui nous confronterait en quelque sorte à la vérité de l’animisme ?

Jean-Patrick Costa : L’animisme, c’est à dire l’attribution d’une âme aux êtres vivants (et aux choses), n’a jamais disparu du cœur des hommes. Il s’est juste exprimé différemment dans les religions, dans le scientisme et même dans notre société de consommation (qui se voudrait athée) : ne dit-on pas que tel objet ou telle œuvre d’art a une âme ? Comme le disent souvent les peuples chamaniques pour les objets qu’ils fabriquent...

Avoir à l’esprit que nous faisons partie d’un Grand Tout est aussi une valeur portée par l’écologie. Ainsi partout, il est possible de relever les signes tangibles de cette connivence entre l’homme et l’univers entier, bien au-delà du biologique. Et c’est peut-être le défi majeur qui attend « l’homme mondialisé » du XXIème siècle que de devoir intégrer ou plus exactement réintégrer cette connaissance de manière concrète, s’il ne veut pas disparaître...

D’ailleurs, à ce propos, j’ai toujours été impressionné par la nonchalance des chamans traditionnels face à la question cruelle d’une disparition prochaine des peuples autochtones (sous forme d’ethnocide ou d’acculturation). Beaucoup m’ont confié qu’il n’y avait là aucune gravité : « Nous mourons et nous renaîtrons de nos cendres dans plusieurs siècles, comme un graine enfouie sous la terre... ». Une sagesse à méditer, lorsque l’on constate toute l’énergie que le monde moderne déploie pour se battre contre la mort...

Bertrand Méheust : Ne craignez-vous pas que la vogue occidentale pour l’ayahuasca, et tout le tourisme qu’elle suscite en Amérique du sud, ne conduisent à une acculturation des Amérindiens ? Sont ils conscients de ce risque, et capables d’y remédier ?

Jean-Patrick Costa : C’est vrai que nous n’avons pas encore beaucoup parlé des plantes psychoactives, jusqu’à présent. D’autant plus que le chamanisme que je connais le mieux, s’appuie presque exclusivement sur un phénomène induit par certaines plantes (si difficiles à trouver dans l’immense biodiversité de la forêt vierge) et que l’on appelle volontiers « état modifié de conscience ». Quelle surprise pour des cartésiens comme nous de voir des sociétés entières se construire, s’organiser et se mobiliser autour d’une valeur centrale qui pourrait se résumer de la manière suivante : la vérité se voit sous l’effet d’une plante dite hallucinogène ! Autant dire une drogue !

Et pourtant, forcé de constater que ces sociétés, certes fragiles, ont vécu dans l’abondance (de « l’enfer vert » ! sic pour notre vision !) pendant des millénaires et qu’elles ont toujours su que leur survie dépendait du respect de l’harmonie avec cette nature qui nous nourrit. Alors, ayons à notre tour un peu de respect, ces sociétés dites primitives nous ont largement précédées (elles ont au moins 10.000 ans) et pourraient bien nous survivre...

Dans ce contexte, votre question devient toute relative. L’attrait des Occidentaux pour les plantes psychoactives et pour le chamanisme en général est à la fois un atout et un péril pour les peuples autochtones. Mais laissons-les, cette fois-ci au moins, en décider eux-mêmes. Déjà, ils se sont défendus efficacement pour faire tomber un brevet inique sur leur plante sacrée, l’ayahuasca. Ailleurs, en Colombie, ils s’organisent pour définir des codes d’éthique. D’autres, conscients des périls écologiques, se lancent à l’assaut du monde moderne, déterminé à le faire changer avant qu’il ne soit trop tard. Aussi vais-je conclure à la manière des Indiens : faisons confiance aux plantes...

Bertrand Méheust : Je suppose que c’est une multinationale qui a voulu breveter la plante sacrée. Comment cela s’est-il déroulé ? Qu’est-ce qui a fait capoter l’entreprise ?

Jean-Patrick Costa : Dans le cas de ce fameux brevet sur l’ayahuasca, c’est en fait un aventurier indépendant, Loren Miller, qui a prélevé un spécimen d’une certaine variété de liane Banisteriopsis cultivée par les Indiens Secoyas d’Equateur. Il l’a exportée illégalement aux Etats Unis, puis a fait valoir qu’elle était une variété jamais répertoriée par les scientifiques, en se basant sur la collection du jardin botanique d’Hawaï. Il l’a donc brevetée comme étant une variété nouvelle (inventée par lui !) présentant quantité de propriétés thérapeutiques à démontrer dans le futur. Cette information est venue par hasard aux oreilles des Indiens qui ont alors déposé un recours contre ce brevet, par l’intermédiaire des avocats de la COICA, la Coordination des Organisations Indigènes du Bassin Amazonien. Le bureau des brevets américain a été très prompt à réagir, en faisant tomber ce brevet, peut-être justement parce qu’il n’y avait aucune multinationale derrière et donc un faible enjeu économique immédiat...

Il reste que différents laboratoires de par le monde s’intéressent de près aux savoirs autochtones, dont notamment un au nom prédestiné, Shaman Pharmaceutical Inc. ! Ils ont maintenant compris que la stratégie la plus simple était d’acheter la matière première, sans chercher à breveter la plante. Les gros laboratoires transnationaux déploient, quant à eux, une autre politique : ils analysent tous les échantillons végétaux qu’ils peuvent se procurer, en vue de trouver des structures chimiques inédites. Celles-ci pourront être brevetées, sous prétexte d’avoir « inventé » une nouvelle molécule... Car aujourd’hui il est tout à fait possible de breveter le vivant et ses dérivés, position contre laquelle les Indiens se sont toujours opposés.

Bertrand Méheust : N’y-a-t-il pas un danger pour un occidental non préparé à s’immerger dans le chamanisme ?

Jean-Patrick Costa : L’immersion dans le chamanisme comporte de réels dangers pour celui qui n’est pas préparé. Dans notre société très pragmatique, nous n’avons pas été habitués à côtoyer/gérer le monde invisible qui s’approche autrement que par nos cinq sens. Par exemple, nous ne recevons aucune formation sur l’analyse de nos rêves ou sur la transe, ce que les sociétés autochtones, au contraire, cultivent dès la plus tendre enfance. Ainsi chez les Shuar, on commente, à l’intérieur de la cellule familiale, les rêves tous les matins au réveil, avant que le soleil ne se lève et on écoute tout particulièrement les rêves des jeunes enfants, sensés être plus porteurs de messages émanant du monde invisible que ceux des adultes, parce que tout simplement cela fait peu de temps qu’ils font partie de ce monde...

Je rajouterai que chez les peuples chamaniques, il y a un chaman pour 100 à 300 individus. Tout le monde ne peut devenir chaman, il faut avoir un don ou tout du moins, certaines particularités. Or s’initier au chamanisme revient à se plonger dans des pratiques, de tout temps, réservées à une minorité. Le néochamanisme en extrayant quelques techniques à l’intérieur d’une globalité intimement liée à une société donnée, tend à faire croire que le chamanisme est à la portée de tous. Une fausse idée qu’il faut dénoncer. Les risques de décompensation au sortir d’une transe sont bien réels, si bien que l’on ne peut se passer d’un guide aguerri lors des premières expériences.

Bertrand Méheust : Quels sont vos projets à l’heure actuelle ?

Jean-Patrick Costa : Je cherche à éditer un roman, sorte de thriller chamanique d’anticipation, rempli d’infos scientifiques. Celui-ci n’a jusqu’à présent pas retenu l’attention des éditeurs parisiens auxquels je l’ai présenté. Mais je ne désespère pas que les choses changent.

Bertrand Méheust : Cela ne m’étonnerait pas que les choses changent, car, si les éditeurs sont souvent, au début, aveugles à leur propre intérêt, cela ne dure jamais très longtemps. Et la vogue du thriller métaphysique et ésotérique qui se développe actuellement va sans doute contribuer à faire qu’ils s’intéressent à votre projet. Entre temps lançons la bouteille à la mer chez les lecteurs de Synapse...

Bibliographie :

-  Indiens Jivaros, histoire du mort programmée, Ed. du Rocher, 1997.

-  L’Homme-Nature ou l’alliance avec l’univers, Ed. Sang de la Terre, 2000.

-  Les Chamans, hier et aujourd’hui, Ed. Flammarion 2001, Réed. Sang de la Terre, 2005.

-  Visions Chamaniques, Jan Kounen et Coll., Ouvrage Collectif, Ed. Télémaque, 2005.

Pour plus d’informations sur Jean-Patrick Costa : http://arutam.free.fr et arutam@free.fr

Cet entretien a été publié par la revue Synapse, n°216, Juin 2005.

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