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Discussion avec Bertrand Meheust autour d’Alexis Didier

Discussion avec Bertrand Meheust autour d'Alexis Didier

Par Bertrand Méheust

Bertrand Méheust a mené une étude approfondie d’un "somnambule magnétique" du XIXe siècle, Alexis Dider. Il l’a presenté lors du Colloque international sur le mythe organisé par l’Unité de recherches "psychanalyse et pratiques sociales" (CNRS-Université de Picardie (Amiens) et de Paris 7). Nous reprenons ici la discussion lors de la table ronde qui suivait cette présentation.

Jean-Pierre Peter : Y-a-t-il eu d’autres cas d’une voyance aussi étonnante ?

Bertrand Méheust : Dans le style d’Alexis, il y a eu d’autres somnambules au XIX° siècle, mais aucun n’ a été aussi sidérant qu’ Alexis Didier. Prenons la jeune Léonide Pigeaire. A l’époque de l’affaire où elle se trouve impliquée, son don se limite à la lecture à travers les corps opaques. Alexis, lui, concentre tous les dons présumés que l’on trouve dispersés chez les autres clairvoyants : Il voit à travers les corps opaques, il se porte dans des lieux éloignés, il raconte l’histoire d’un objet, il fait du diagnostic médical à distance, etc. Cependant il aussi une limite, peut être imposée par le contexte : c’est qu’il se risque rarement à prévoir l’avenir. Ce qui est paradoxal, car, aujourd’hui, quand on pense voyance, on pense automatiquement prophétie, précognition, prévision de l’avenir. Peut-être pense-t-il qu’il est déjà bien assez difficile de voir à distance, de faire de la psychométrie. Mais il y a sans doute une autre explication, dont le livre de Walter Benjamin sur Baudelaire nous fournit peut-être la clé. Benjamin montre qu’à l’époque de Baudelaire, l’aristocratie louis-philipparde ne s’intéresse pas à l’avenir, comme si elle sentait que son temps est compté. Or cela retentit dans la pratique de la voyance, et particulièrement dans celle d’Alexis. Toujours, les aristocrates viennent le consulter avec des objets chargés d’histoire, des reliques familiales, ils sont tournés vers le passé. La clairvoyance d’Alexis est sollicitée vers le passé, ou vers des cibles situés dans l’espace, et très rarement vers le futur. Pourtant, quand on lit attentivement les récits des séances, on voit, de temps à autre, jaillir une sorte d’éclair prophétique, concernant tel ou tel événement à venir. Les consultants relèvent en général le fait, mais semblent rarement lui accorder un prestige particulier. Ils ne cherchent pas à solliciter ce type de clairvoyance, à le cultiver séparément. Cette attitude est pour nous très étrange, mais aussi très révélatrice ; elle montre peut-être la différence entre une société avalée par le futur comme la nôtre, et la culture du XIX° siècle .

J’ajouterai que, sur le strict plan des faits, cette bizarrerie, quand on y réfléchit, apporte un argument de plus contre l’idée que les réussites d’Alexis seraient le résultat de trucages. Je sais bien qu’aujourd’hui les anthropologues affectent de dédaigner la question factuelle ; mais, moi, je la trouve capitale. Concernant les pouvoirs présumés d’Alexis, donc, la seule hypothèse qui subsiste dans la plupart des cas, c’est qu’Alexis disposait d’une équipe de comparses. Dès lors, pourquoi se priver d’effets spectaculaires comme la voyance du futur ? Un compérage portant sur un événement futur n’est pas plus difficile à monter qu’un autre. Or, le fait est là : on ne trouve pas de tels récits dans le corpus.

Thierry Melchior : Alexis se trouve-t-il dans un état tout-à-fait naturel lorqu’il fait ses voyances, ou bien a-t-il besoin d’un autre pour se mettre dans l’état approprié ?

Bertrand Méheust : C’est clairement la deuxième solution qui est la bonne. Voici comment se passe une séance. Le magnétiseur entre dans la pièce où a lieu la séance après que les yeux du somnambule ont été bandés. Il effectue ses passes, presse les mains d’Alexis, ou bien le fixe intensément du regard. En quelques minutes le sommeil magnétique arrive. Une telle rapidité peut étonner, et certains, à l’époque, on pensé que tout cela était simulé. Mais l’on sait aujourd’hui que l’habitude de la magnétisation permet une entrée très rapide dans l’état spécial. Mrs Piper, la grande voyante américaine qu’étudiera William james à la fin du XIX° siècle, entrait dans la transe avec la même facilité. Il suffisait de lui presser la main. Pour produire le sommeil magnétique, les magnétiseurs restaient absolument silencieux, la parole n’intervenait jamais pour plonger le sujet dans l’état magnétique, comme ce sera le cas quand, à la fin du XIX° siècle, les médecins s’empareront du mgnétisme, rebaptisé entre temps hypnotisme, pour le produire à leur manière. Les magnétiseurs, eux, rejettaient l’usage de la parole parce qu’ils refusaient d’induire des suggestions chez leurs patients. Il voulaient seulement les plonger dans un état spécial où leurs facultés de lucidité pouvaient s’épanouir. La parole n’intervenait que comme adjuvant, pour encourager le sujet dans ses descriptions des cibles, et jamais pour lui suggérer en quoi ces cibles pouvaient consister.

Une fois qu’Alexis était mis dans l’état approprié, il passait par une phase de spasmes musculaires qui était parfois impressionnante ou désagréable pour les témoins : son visage était parcouru de tics et de grimaces, comme s’il souffrait, comme s’il était envahi par quelque chose. Puis il retrouvait son calme, et alors, au dire des témoins, il apparaissait comme un homme éveillé, capable de discuter, de plaisanter. Sauf que sa personnalité avait changé. A la place du jeune homme timide et effacé, on avait un oracle impressionnant d’audace et de présence. Alexis, fils d’un cordonnier, a été reçu dans la famille royale, chez le duc de Montpensier, le plus jeune fils de Louis-Philippe, qui avait quelques années de plus que lui. Eh bien, dans son état spécial, il ne se démontait pas du tout, il tutoyait le duc, selon la légende tout au moins, et lui quémandait des cigares. Bref, j’insiste sur ce point, sa présence est accrue, sa parole tombe avec précision, coupante, sans réplique. Il y a aussi chez lui un côté "trickster" ; il s’amuse de la sidération que ses dons produisent sur ses semblables, il joue. N’oubliez pas qu’au sommet de sa gloire, il a une vingtaine d’années !

France Schott-Billmann : Tu le présentes comme un homme qui se pense investi de la mission de lutter contre le matérialisme ambiant. N’a-t-il pas essayé de créer une école, d’avoir une filiation spirituelle ?

Bertrand Méheust : Il ne se présentait pas du tout comme un mystique ayant un enseignement spirituel, il était d’ailleurs beaucoup trop modeste pour cela. D’ailleurs, quand on lit les récits des séances, on est sur ce point très déçu : la voyance d’Alexis n’est pas une voyance à portée spirituelle, elle scrute le premier degré des choses. Il n’y a pas de symboles, de pathos mystique dans le discours d’Alexis, mais simplement une extrême attention à la vie, d’ailleurs stupéfiante dans son genre. Mais cela ne veut absolument pas dire qu’Alexis est indifférent aux choses spirituelles, pour autant que l’on puisse en juger par les textes qu’il nous a laissés. Ce qu’il cherche à faire, c’est prouver par des voyances portant sur des faits vérifiables la spiritualité de l’âme. Il ne se bat pas pour un dogme particulier, mais pour une philosophie spiritualiste. Bref, c’est un véritable héros balzacien.

Franc Schott-Billmann : C’était un individualiste ?

Bertrand Méheust : C’était surtout un homme qui, avec les années, a sans doute vécu de plus en plus mal son personnage public ; quelqu’un de discret, qui vivait dans le retrait ; d’ailleurs, après la trentaine, il s’est effacé volontairement, en partie pour des raisons de santé, mais en partie seulement. Il faut en effet préciser qu’il a eu des ennuis avec la justice pour avoir pratiqué la voyance, art qui, à l’époque, tombait encore sous le coup de la loi. Il a été condamné à de la prison, puis acquitté en appel grâce à la plaidoierie de Jules Favre, un des maîtres du barreau de l’époque. Favre a réussi à convaincre le juge qu’il ne pouvait condamner un homme pour la simple raison qu’il pratiquait la voyance, si par ailleurs il n’y avait pas de maneuvres délictueuses avérées. Mais il est probable que par la suite, Alexis a cherché, autant que possible, à éviter ce genre d’ennuis, et, pour ne pas devenir un récidiviste, il s’est effacé.

Bertrand Hell : Est-ce qu’il y a des traits qui évoquent chez Alexis un état de possession ?

Bertrand Méheust : Si l’on veut, à condition de reconnaître le caractère très particulier de cette possession. Si Alexis est possédé, ce n’est pas par un génie, un ancêtre, un décédé, bref, une entité qui ne serait pas lui. Si on admet qu’il est possédé, c’est par une autre dimension de lui-même qui serait plus lui-même que lui-même, bref par ce que les Anglais appelleront un " higher self". On est encore, avec Alexis, en plein magnétisme animal. Pour les magnétiseurs, ce que révèle la transe magnétique, c’est ce qui deviendra chez Bergson le moi profond. En même temps que cette personne cachée, plus dense, plus authentique, se révèlent des potentialités inconnues de l’âme humaine, et l’on voit alors surgir la "lucidité magnétique", c’est-à-dire l’ensemble des capacités cognitives extrasensorielles. Ces deux facettes de la transe magnétique sont très nettes chez Alexis, elles surgissent en même temps. Alexis a d’ailleurs constaté cela, et affirmé dans ses mémoires que, pour être vraiment lucide, le somnambule devait accéder à un état de liberté intérieure. Quand il est dans cet état, il n’est plus le même, il est le vrai Alexis. Il éclate d’intelligence et de présence, il en fait même parfois un peu trop, il plaisante, circule dans la pièce, se met au piano, attaque une bouteille de sherry, tout en révélant aux consultants tels secrets de leur vie personnelle.

Bertrand Hell : Je suis frappé de ce que vous nous dites, car de nombreuses analogies me viennent à l’esprit. A Madagascar par exemple, pendant les cérémonies du Rumbou, un initié peut plonger l’autre en transe uniquement en lui tenant brièvement la main. Il y a alors une période de spasmes ; chez les gens de Madagascar, on explique cette phase en disant que c’est le génie qui arrive. Comme il s’agit d’un mort, le processus est tenu pour douloureux. Mais vous avez aussi chez le sujet cette habilité verbale, ce goût pour l’alcool, cette tendance au cabotinage. Vous avez signalé qu’à cette époque, au XIX° siècle, il y a toute une série de somnambules comme Alexis. Tous sont différents, chaque voyant est unique. Mais on doit aussi se demander s’il n’y a pas, sous cette diversité, des traits récurrents. Y a-t-il une séquence qui serait commune à tous ?

Bertrand Méheust : Le trait absolument récurrent, c’est l’oubli au réveil. Tous les somnambules, depuis la Révolution française, passent par cette séquence obligatoire : ils s’endorment, tombent en somnambulisme, puis, au réveil, ne se souviennent absolument pas de ce qu’ils ont fait et dit pendant la séance. Maintenant, la question qui reste ouverte, c’est celle de savoir si cet oubli est simulé ou non. Comme je l’ai dit dans mon exposé, tout dépend du sens que l’on veut donner à ce terme. Ce que je crois pouvoir exclure, c’est l’idée d’une simulation consciente et organisée menée dans le but de tromper. Mais on peut très bien admettre qu’il s’agit d’une convention sociale intériorisée. On peut d’ailleurs, en y réféchissant, trouver une fonctionnalité à cet oubli au réveil. Il fallait qu’après chaque séance, après ses incursions dans la labyrinthe des destins individuels, le somnambule puisse se purger la mémoire. Donc, il y aurait bien une finalité à se plonger dans le fleuve du Léthé. Il faut signaler d’autre part qu’un certain nombre de traits militent en faveur d’une transe "réelle". Quand Alexis entre dans le sommeil magnétique, cela a été abondamment décrit, sa pupille est fixe et dilatée ; certains textes précisent même qu’elle l’ est restée pendant toute la séance. Il a ce regard fixe et vide quand on l’invite à se porter en esprit sur des cibles situées dans un endroit éloigné. En revanche, quand on lui apporte une boîte ou une lettre scellée, il ferme les yeux, pour meiux l’inspecter... Quand parfois un consultant soulève sa paupière, il constate que les yeux sont révulsés dans un état de strabisme convergent prononcé, de sorte que, même sans bandeau, il ne pouvait rien voir. Ces traits me semblent difficiles à simuler de façon constante.

Thierry Melchior : Pour rebondir sur ce que tu viens de dire, cette technique de tourner les yeux vers le haut est employée pour induire l’état hypnotique. On demande aux gens de fixer leur voûte cranienne. A dire vrai, on ne l’utilise plus guère.


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