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Anthropologie du paranormal

Anthropologie du paranormal

Par Paul-Louis Rabeyron

Une authentique anthropologie du paranormal n’existe pas encore comme discipline académique ou universitaire reconnue, à la différence de l’anthropologie médicale ou religieuse. On pourrait cependant considérer que de nombreux travaux, dans la lignée du philosophe et historien des religions italien Ernesto De Martino (1908-1965), auteur d’un ouvrage de référence en ce domaine, Le Monde magique, sont à classer sous cette rubrique. Sans aucun souci d’exhaustivité et pour en rester à des auteurs français et contemporains, citons les travaux de François Laplantine, Bertrand Méheust, Christine Bergé et Christine Hardy.

Réfléchir aux articulations existant entre une culture donnée et la forme d’expression prise, dans cette culture, par le paranormal, et plus particulièrement par les phénomènes dits paranormaux, telle peut être l’ambition d’une anthropologie du paranormal. Cela sous-entend de ne pas faire l’impasse sur la question de la réalité de certains phénomènes. Il est aisé de comprendre que, compte tenu de l’état actuel de la controverse scientifique générée par cette dernière question, la pertinence même de ce type d’approche puisse partager les milieux intellectuels. Les enjeux sont de taille puisque cela implique de ne pas réduire le champ du paranormal à des catégories bien connues en sciences humaines, comme la représentation, le fantasme ou la psychopathologie. Bien qu’articulable, à l’occasion, avec ces catégories, le paranormal peut aussi être considéré comme un réservoir de « faits énigmatiques ». Cette position impliquant une vision du réel qui ne correspond pas au paradigme majoritairement admis au sein des milieux académiques, on se trouve alors confronté à une certaine perplexité, voire à de déchirantes révisions.

Prenons un exemple pour illustrer ce propos. Considérons, comme de multiples témoignages d’ethnologues nous y incitent, qu’un sorcier ou un chaman, à l’issue d’une cérémonie rituelle durant laquelle il a utilisé une quelconque technique de transe, revienne de cet état modifié de conscience dépositaire d’informations pertinentes mais inconnues de lui au préalable. Une fois éliminés tous les moyens habituels de communication et de manipulation (par les cinq sens, incluant la communication non verbale courante, la transmission de connaissance inconsciente au sens freudien du terme ou la prestidigitation), c’est tout un large corpus de données ethnographiques qui sont susceptibles d’être revisitées. Il est alors possible de commencer à réfléchir à ce qu’il advient, à une époque et dans une culture données, de l’expression de la paranormalité. Religions et médecines (leur histoire, leur anthropologie, leur efficacité) sont alors interpellées en premier lieu. Cela peut conduire à installer les interrogations concernant le paranormal au centre de débats fondamentaux dont la portée anthropologique est considérable. A l’origine de toute croyance religieuse ne trouverait-on pas un « fonds commun » dans lequel l’expérience paranormale jouerait un rôle fondamental ? Pourquoi telle ou telle culture fait-elle la part plus ou moins belle à ce type d’expérience ? Faut-il élargir la conception relativement limitée que nous nous faisons de l’inconscient et de la circulation d’informations d’une personne à une autre ? Quelle place cette « circulation inconsciente d’informations » vient-elle prendre dans toute relation à visée thérapeutique ?

La possibilité de relier anthropologiquement nombre de phénomènes exceptionnels observés dans différents contextes religieux se trouve ainsi renforcée grâce au regard parapsychologique. Ce dernier tire ses sources des observations ethnologiques de terrain et des réflexions anthropologiques secondaires qui en sont issues, mais aussi de l’ensemble des données de la parapsychologie expérimentale. Ce regard anthropologique « universaliste » laisse chacun libre de donner, à l’intérieur de sa propre tradition religieuse, un sens particulier à ces phénomènes, en dehors de toute considération scientifique, de la même manière qu’une lecture psychologique ou psychanalytique de certains aspects du phénomène religieux laisse entière la portée spirituelle de ce dernier.

Bibliographie

-  Bergé (C.), La Voix des esprits (Ethnologie du spiritisme), Paris, 1990.
-  Hardy (C.), La Connaissance de l’invisible, Paris, 1991.
-  Laplantine (F.) (dir.), Un voyant dans la ville, Paris, 1985.
-  Laplantine (F.) et Aubrée (M.), La Table, le Livre et les Esprits, Paris, 1990.
-  De Martino (E.), Le Monde magique, Paris, 1999.
-  Méheust (B.), Somnambulisme et médiumnité, Paris, 1999, 2 tomes.
-  Wallon (P.), Le Paranormal, Paris, 2002.

Cet article est extrait du Dictionnaire des miracles et de l’extraordinaire chrétiens, ouvrage collectif dirigé par P. Sbalchiero, Paris, Fayard, 2002.

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